La vérité n'est pas pessimiste. Tout va mal en Europe à propos de l'énergie ? Ce n'est pas ainsi qu'il faut interpréter les remarques de cette rubrique, dans les deux bulletins précédents, sur la situation dans ce domaine. L'objectif de tous est de mettre en relief les lacunes actuelles et les risques pour l'avenir afin de provoquer un sursaut. La prise de conscience de la réalité est le premier pas ; cette rubrique s'efforce d'y contribuer. Rien n'est simple, car les lacunes sont énormes, les divergences entre les États membres sont évidentes et les relations avec les pays tiers, États-Unis compris, sont complexes. Mais regarder la réalité en face ne signifie pas être pessimiste. Les intérêts en jeu sont colossaux et chacun défend les siens.
Au début du mois, le président de BusinessEurope, organisme qui représente les industriels, avait demandé d'équilibrer la politique européenne de l'énergie, invitant l'UE à se préoccuper de la sécurité de l'approvisionnement énergétique et de la compétitivité de l'industrie européenne autant que du changement climatique (notre bulletin n° 10841). Le président de la Commission européenne avait répondu en soulignant l'exigence de tenir compte des deux objectifs: le risque climatique est une « menace existentielle », la compétitivité de l'énergie est indispensable: il faut poursuivre le bon équilibre entre les deux, et M. Barroso avait annoncé un document visant à les concilier.
Il serait d'ailleurs trop simpliste d'effectuer un choix entre l'efficacité énergétique et la sauvegarde de la nature. D'ailleurs, les divergences sont fortes même à l'intérieur de chacune des deux positions: qui fabrique les « éoliennes » n'a pas les mêmes intérêts que qui fabrique ou gère les centrales nucléaires ! De leur côté, les écologistes poursuivent des objectifs en partie divergents.
Recherche de l'équilibre par le Parlement. Le Parlement européen pourrait équilibrer les positions, mais ses choix majoritaires n'apaisent pas les divergences. Après un vote, la minorité réaffirme ses positions et se déchaîne contre la majorité, par conviction et en pensant aux élections ultérieures. Les compromis donnant satisfaction à tous sont rares. Mais il est possible de tenir raisonnablement compte des arguments de la minorité: l'énergie est indispensable, la protection de la nature l'est tout autant.
Et il ne faut jamais oublier que la lutte contre les gaspillages a le même poids que le développement de la production, conformément à la sentence déjà citée dans cette rubrique: la meilleure énergie est celle qu'on ne consomme pas. Quant au gaz de schiste, on doit en débattre au niveau européen mais en étant conscients qu'en aucun cas l'UE ne pourrait atteindre des résultats aussi spectaculaires que ceux poursuivis par les États-Unis (voir cette rubrique d'hier), car les coûts de production en Europe seront de toute manière plus élevés et la production réelle s'avérera, dans quelques cas, velléitaire.
Le vrai projet de Jacques Delors. L'ancien président de la Commission européenne et le président actuel du Parlement européen, Martin Schulz, ont préconisé un véritable changement de société dans la production, le transport et la consommation d'énergie. La fragmentation du cadre communautaire, l'absence de consensus sur les objectifs fondamentaux, les approches nationales divergentes voire contradictoires, déstabilisent le système en vigueur et conduisent à des investissements superflus et coûteux.
L'hypothèse d'une Communauté européenne de l'énergie n'impliquerait pas une autorité supranationale qui déciderait de tout, ni une centralisation monopolistique de l'achat du gaz ou du pétrole.
Il s'agirait de créer un instrument concret et opérationnel dont les tâches seraient: a) négocier au niveau de l'UE des accords-cadre avec les pays fournisseurs et de transit ; b) organiser la coopération différenciée entre les États membres sur une base régionale, en s'appuyant sur les forces et les faiblesses de chacun ; c) organiser la coopération politique, économique et structurelle entre États voisins, couvrant transport, distribution et planification commune ; d) aboutir progressivement au financement conjoint d'infrastructures et de programmes ambitieux de recherche-développement.
Un secteur déterminant. Ma conclusion est simple. L'Europe doit être consciente de ses lacunes et des risques auxquels elle doit faire face, car le secteur de l'énergie influencera largement son avenir économique et la sauvegarde de la nature. Seulement en agissant comme un ensemble et en définissant un degré valable d'équilibre entre les intérêts en présence, l'UE évitera que ses perspectives soient compromises. (FR)