Je demeure pour le moment perplexe et sceptique sur la possibilité que soient aplanies les divergences qui empoisonnent les relations entre le monde occidental et le monde musulman, en commençant par deux constatations mineures qui décrivent l'atmosphère.
Double jeu égyptien ? Le premier symptôme d'incompréhension concerne l'Égypte. Les autorités du Caire diffusent leurs positions et commentaires officiels sur Internet, via Twitter, diffusés en langue nationale et en anglais. Or, il aurait été constaté que les messages ne sont pas identiques ! Après l'assassinat de l'ambassadeur des États-Unis en Libye, les autorités égyptiennes exprimaient en anglais leur profond regret et se félicitaient du fait que les diplomates et le personnel américains étaient désormais en sécurité ; le message ajoutait le souhait de bonnes relations permanentes entre l'Égypte et les États-Unis, malgré les difficultés du moment. Or, la version en langue arabe était toute différente: les autorités égyptiennes invitaient leurs concitoyens à exprimer leur rage pour les offenses à Mahomet. Les autorités américaines auraient ensuite manifesté leur étonnement pour le caractère double du message.
Je rappelle que les forces militaires égyptiennes sont amplement financées par les États-Unis, à condition que soit respecté l'accord de paix avec Israël. En l'absence de l'aide américaine, l'Égypte n'aurait pas d'autonomie militaire et ne serait notamment pas en mesure de contrôler le mont Sinaï.
Tahar Ben Jelloun a dérapé. La deuxième source de mes perplexités concerne la réaction de Tahar Ben Jelloun. Auparavant, les prises de position du célèbre écrivain maghrébin étaient caractérisées par la défense de l'équilibre entre la civilisation arabe et la civilisation européenne et du développement des relations réciproques. Or, dans le cas du film satirique contre Mahomet, il ne s'est pas limité à exprimer son mépris pour une œuvre insignifiante qui n'engage que son auteur, mais il a écrit: « L'image de la religion musulmane (dans Innocence of Muslims) est horrible, injuste, fausse et carrément scandaleuse, et la foule ne peut pas être aplanie par le raisonnement (…) Frapper une communauté dans ses croyances est une provocation qui ne peut que mal se terminer ». Et surtout, l'écrivain n'exclut pas l'existence d'une manœuvre occidentale visant à attribuer aux musulmans le rôle d'ennemis futurs potentiels.
Autrefois, l'ennemi des USA était le communisme ; aujourd'hui, il deviendrait l'Islam. Et Ben Jelloun évoque le lieu commun selon lequel les Américains admettent que les musulmans ne sont pas tous terroristes, mais considèrent que tout terroriste est musulman. Il a écrit textuellement: « Le rapport entre Occident et Islam est en tension permanente. Les hommes politiques font des discours rassurants, mais la mentalité des gens est conditionnée par l'idéologie de la peur et de la haine pour tout ce qui n'est pas occidental ».
Cette conclusion a, pour moi, quelque chose de délirant. Elle voudrait nous faire admettre que le pseudo-cinéaste qui a tourné en Amérique le petit film misérable contre Mahomet, que personne en Europe n'avait vu, aurait été l'instrument d'un dessein américain à haut niveau, partagé par les autorités européennes, d'attribuer à l'Islam le rôle de futur ennemi global de l'Occident. Alors que le nombre de musulmans accueillis aux États-Unis et en Europe continue à augmenter, avec bien entendu la faculté de pratiquer librement leur religion et de jouer un rôle croissant dans la vie civile !
Un débat faussé. La réalité est à mon avis totalement différente des élucubrations de Tahar Ben Jelloun. Le débat est faussé. Les autorités occidentales ne contestent pas que Innocence of Muslims (que presque personne n'avait vu en Occident et dont en général on ignorait même l'existence), ainsi que quelques textes ou dessins satiriques, sont inopportuns et malvenus. L'hypothèse qu'ils soient interdits est même souvent acceptée en Europe. Mais dans la civilisation occidentale, un gouvernement ou un président n'ont pas la faculté de censurer quoi que soit. C'est la liberté d'expression, élément essentiel de la liberté en général, qui est en jeu. Les personnalités politiques et les intellectuels qui font valoir l'exigence d'interdire et de punir les offenses à une religion ont peut-être raison ; ils ont de toute manière la faculté de l'affirmer ; mais ce n'est pas le vrai problème, car il revient à la justice d'évaluer si une loi n'a pas été respectée, et de sanctionner les infractions qui auraient été éventuellement commises.
Les prises de position du monde intellectuel occidental, qui se multiplient, sont très souvent favorables à l'interdiction des offenses aux religions, en faisant appel au « sens de responsabilité » de ceux qui s'expriment et au respect de l'autre. Certaines analyses s'efforcent même de justifier la susceptibilité à fleur de peau des musulmans, compte tenu des mortifications qu'ils subissent encore et aux incompréhensions et humiliations actuelles ou passées. Ces raisonnements modérés peuvent être utiles pour les opinions publiques occidentales, mais ils sont à côté de la situation réelle en Occident, où les opinions sont libres et où, je le répète, il revient à la justice et non aux autorités politiques de faire respecter la loi. Les musulmans ne le comprennent pas.
La situation réelle. Je reprends un éditorial paru dans Le Monde du 20 septembre, car il résume efficacement les principes de l'attitude occidentale, et on sait que la France a pris ou prépare de nombreuses mesures en faveur des immigrés et des droits des musulmans de nationalité française.
L'éditorial est explicite: les religions doivent être respectées mais elles « peuvent être librement analysées, critiquées, voire tournées en ridicule. C'est une évidence depuis Voltaire. » Quoi que l'on puisse penser de certaines publications, « la seule limitation concevable est celle que les tribunaux pourraient estimer justifiée ». Le journal indique explicitement les caricatures parues dans Charlie Hebdo, une banalité à mon avis: une publication satyrique est faite de satyres, Charlie Hebdo est tout autant spécialisé dans les insultes à la religion catholique, cette fois-ci son objectif a été la religion musulmane ; celui qui n'est pas d'accord ne lit pas ce journal, et, le cas échéant, il revient à la justice d'intervenir.
Il est significatif que les organisations musulmanes situées en France, tout en protestant et en s'indignant, aient invité leurs fidèles à « ne pas réagir à la provocation » et à « exprimer l'indignation dans la sérénité, avec des moyens légaux. » Des réactions analogues ont été constatées dans d'autres pays communautaires où les musulmans sont nombreux: ils veulent être acceptés et respectés en tant que citoyens, avec leur religion.
Certaines réactions sont analogues même de l'autre côté de la Méditerranée: de larges parties des populations souhaitent coopérer avec l'Europe et s'opposent au fanatisme et à la violence. En Tunisie, des personnalités du monde culturel ont lancé un appel soulignant que l'ambassadeur américain assassiné préconisait la naissance « d'un parti islamiste modéré et apte à gouverner ». Qui a voulu sa mort ? Selon cet appel, la Tunisie « est désormais assimilée à une zone dangereuse pour les étrangers », alors que le monde « admirait il y a quelques mois son soulèvement et ses aspirations à la liberté et à la dignité ». Les autorités de Tunis paraissent réagir à la situation, car le gouvernement a interdit les manifestations antioccidentales qui étaient prévues pour ce vendredi et a défini d'« acte terroriste » l'assassinat de l'ambassadeur américain.
En situant le débat au niveau du raisonnement de Tahar Ben Jelloun quand il dénonce un plan occidental de guerre contre le monde musulman, les arguments en sens opposé ne manquent pas, mais ils seraient tout aussi inopportuns. On pourrait observer que les conflits les plus cruels qui existent aujourd'hui dans le monde se déroulent entre musulmans, en Syrie et aux alentours. Ne serait-il pas plus opportun de mettre fin à de tels conflits plutôt que de mettre en cause la civilisation occidentale ? Les provocateurs existent des deux côtés. Les musulmans ne peuvent pas nier l'existence de terroristes chez eux, mais ils rejettent à juste titre l'idée d'être considérés tous comme tels. Ils devraient alors admettre que les Occidentaux ne sont pas tous des fabricants de petits films ignobles ou de vignettes satyriques qui souvent ne font même pas rire, et ne pas obliger nos pays à fermer écoles et ambassades.
L'orientation sage. J'irai même plus loin. De mon point de vue, la seule orientation sage serait de renoncer à se battre et à se tuer pour des divergences religieuses, laissant chacun pratiquer sa religion sans en faire une raison de conflit. Il serait de loin préférable de concentrer les efforts sur d'autres objectifs, et je fais mienne l'invitation du collègue Jurek Kuczkiewicz à considérer les choix religieux comme une affaire personnelle et à se préoccuper plutôt, tous ensemble, « des défis économiques et sociaux auxquels les slogans religieux n'apportent aucune solution ». D'autant plus que certains fanatismes doctrinaires cachent en réalité des intérêts matériels, sans aucun rapport avec les idéaux religieux.
Je n'ai pas l'impression que les évènements et les mentalités évoluent. En l'absence d'un revirement de situation que pour le moment rien n'annonce, les conséquences seraient profondes, aussi bien pour les musulmans qui résident dans l'UE que pour les pays de la rive sud de la Méditerranée. Au sein de l'UE, l'émancipation des immigrés et leur rôle dans la société civile, et aussi dans la politique, seraient controversés et deviendraient plus difficiles. En même temps, les relations politiques, économiques et culturelles entre l'UE et les pays de la rive sud de la Méditerranée deviendraient moins confiantes.
Quel gâchis après les espoirs que le Printemps arabe avait suscités ! (FR)