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Bulletin Quotidien Europe N° 10660
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Évolutions significatives et positives des relations entre l'Europe et les pays tiers méditerranéens de la rive sud

Usage correct de la liberté conquise. La rive sud de la Méditerranée réagit ; et surtout dans la bonne direction, celle de l'usage correct de la liberté conquise. Cette rubrique avait dénoncé la tendance du Printemps arabe à devenir un Printemps islamiste: les régimes tyranniques renversés étaient progressivement remplacés par un islam politique qui n'avait même pas participé aux révoltes populaires mais qui était légitime car il était le résultat d'élections globalement correctes (bulletin n° 10652). Or, cet islam politique semble s'orienter non pas dans le sens d'imposer ses opinions religieuses, mais de respecter aussi d'autres tendances et d'autres préférences, y compris parfois les droits des femmes.

Des mouvements fanatiques et intolérants subsistent, c'est évident, et il faut que les bonnes intentions se traduisent en actes politiques ; mais l'affirmation d'hier « L'islam politique a pris le contrôle» pourrait, dans certains cas au moins, être dépassée par une réalité moins radicale et surtout davantage favorable à la coopération avec l'Union européenne. Il est significatif qu'en même temps le président français François Hollande ait exprimé à Paris l'intention de réviser le «dialogue» entre l'UE et les pays tiers méditerranéens, en laissant de côté les projets rhétoriques pour faire du simple et du pratique (voir notre bulletin n° 10658).

Ainsi, le chef d'État d'un pays membre a enfin mis de côté l'idée de départ de l'UpM (Union pour la Méditerranée) qui mélangeait Adriatique, Méditerranée orientale et Méditerranée méridionale. M. Hollande a ensuite dévié en relançant la coopération 5+5: France, Italie, Espagne, Portugal et Malte d'un côté, Algérie, Maroc, Tunisie, Lybie et Mauritanie de l'autre. Je ne partage pas du tout cette formule: l'UE est un ensemble, ses institutions et ses ressources budgétaires sont communes, l'idée de les séparer est absurde, tandis que de l'autre côté l'unité est inexistante, certains pays sont même en conflit l'un contre l'autre. Ce qu'il faut faire, est agir pays par pays, ou par groupes restreints de pays disposés à coopérer entre eux.

Évolutions en cours. Et c'est ici que tout bouge, d'un double point de vue. Premier aspect: la méfiance ancienne à l'égard des dictatures islamistes. Je cite le discours prononcé mercredi à Paris par le président tunisien Moncef Marzouki devant le parlement français. Son parti de centre-gauche, le Congrès pour la République, gouverne avec le parti islamiste Ennahda, et il a expliqué: « De la même façon qu'il existe en Occident des partis chrétiens-démocrates, il y a et il y aura dans le monde arabe des partis islamo-démocrates, dont Ennahda est le prototype tunisien.» Et il a fait valoir la «rupture spectaculaire avec le passé» en citant la liberté de la presse et la suppression de facto de la peine de mort.

Deuxième aspect: les avoirs des anciens dictateurs arabes gelés dans les banques des pays occidentaux. Le président tunisien n'a pas parlé de subventions européennes, mais d'un soutien des États membres afin que, avec les précautions opportunes, ces avoirs commencent à être rendus aux peuples auxquels ils avaient été, en pratique, volés. Cet aspect sera repris plus loin.

Le président tunisien n'a fait aucune allusion aux financements de l'UE, laquelle a pris différentes initiatives mais en donnant la préférence aux subventions à la société civile et aux opérateurs économiques, en laissant de côté les autorités publiques. C'est une évolution fondamentale.

Évolution partagée, mais rien n'est acquis. J'ai mis l'accent sur le cas de la Tunisie car ses autorités avaient eu l'occasion de s'exprimer dans l'UE elle-même, Mais des signaux analogues proviennent d'ailleurs.

En Libye, Mahmoud Jibril n'est pas isolé dans la défense de la liberté ; Mohamed Sawan, qui guide le parti proche des Frères Musulmans, tout en soulignant que l'islam est un mode de vie cohérent, a déclaré: « Nous n'entendons pas l'imposer par la force. Les femmes seront libres de se couvrir la tête ou pas ». Et il n'exclut pas l'hypothèse d'un gouvernement formé avec le parti de Jibril, si celui-ci est d'accord. Je rappelle que le succès de Mahmoud Jibril avait été salué par le président du Parlement européen, et que Guy Verhofstadt, président du groupe libéral, avait estimé que ces résultats « prouvent que dans le monde arabe les élections peuvent être gagnées par des forces non islamistes ». (voir notre bulletin n° 10652).

Certes, rien n'est définitif. Les forces qui s'opposent aux droits et donc à la dignité des femmes sont toujours fortes et arrogantes outre-mer, et les femmes elles-mêmes ne réagissent pas partout avec la fermeté et le courage des Tunisiennes. Mohamed Sawan déjà cité a quand même affirmé que « la Sharia sera quand même la base de la prochaine législation. » Les Salafistes sont de plus en plus arrogants et, à l'occasion, violents. Et quelques aspects du passé subsistent: la France n'était pas invitée au cinquantenaire de l'independance algérienne. Il est vrai qu'il est question à présent d'un nouvel esprit des relations entre l'UE et l'Algérie (voir notre bulletin d'hier). On verra les évolutions.

Globalement, l'évolution démocratique existe. Avec des lacunes et points d'interrogation, mais elle existe.

Capitaux déposés et dettes anciennes. Je reviens à l'aspect cité plus haut qui mériterait d'être approfondi ; mais il demanderait une analyse approfondie qui me dépasse. Je me réfère aux richesses des pays arabes que les dictateurs d'autrefois déposaient dans les institutions bancaires occidentales ainsi qu'aux dettes que certains pays de la rive sud avaient accumulées en Europe et ailleurs. En principe, les richesses appartiennent aux peuples libérés et les dettes contractées par les régimes anciens doivent être remises en cause.

Ces aspects sont en discussion, et certains pays européens ont déjà pris des mesures. L'Allemagne a décidé de convertir une partie de ses crédits en aide au développement. La France a mis le problème à l'étude avec l'intention d'agir. Le Sénat belge a voté une résolution demandant que soient annulés les crédits bilatéraux qui se révèlent odieux.

C'est un dossier important car il pourrait contribuer à résoudre le problème des financements aux pays arabes dans ces moments où les disponibilités de l'UE sont limitées et où la plupart de ses États membres sont obligés à réduire leurs dépenses de manière radicale et parfois douloureuse.

Je termine avec quelques considérations sur le cas de l'Égypte, pays qui s'est éloigné de l'ensemble de la politique euro-méditerranéenne.

États-Unis/Égypte, orientations et engagements confirmés. L'anticipation était facile: ce que Hillary Clinton a indiqué au président égyptien Mohamed Morsi dans leur rencontre au Caire correspond à ce que cette rubrique avait prévu (bulletin n° 10651). Concrètement, l'Égypte a été invitée à: confirmer et respecter l'accord de Camp David avec Israël ; maintenir son engagement à l'égard de la sécurité des frontières dans le Sinaï et à Gaza ; utiliser ses bonnes relations avec Hamas pour que soit évitée toute escalade contre Israël. À ces conditions, les États-Unis maintiennent le soutien aux forces armées égyptiennes: 1,3 milliard de dollars par an. Selon certaines sources, un groupe de citoyen égyptiens avait lancé un Fonds pour la dignité et la fierté dans le but de remplacer les financements américains ; il avait récolté 10 millions de dollars.

La ministre américaine ayant aussi évoqué le respect des droits de l'Homme, Mohamed Morsi a indiqué qu'il allait nommer comme vice-présidents du pays une femme et un Copte.

Ce qui précède ne signifie pas que les problèmes soient réglés. Une large partie de l'opinion publique égyptienne continue sans doute à préconiser la rupture avec Israël, et les incertitudes subsistent sur le fonctionnement institutionnel interne et sur le partage des pouvoirs réels.

Je crois que le détachement de l'Égypte face aux évolutions des relations euro-méditerranéennes va subsister, et que la visite sur place de Catherine Ashton a un caractère plutôt formel. N'oublions pas que, au-delà des difficultés et des incertitudes actuelles, l'Égypte existe depuis quelques millénaires et qu'elle est toujours l'un des phares de la civilisation mondiale.

(FR)

 

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