*** DIDIER GEORGAKAKIS (sous la dir. de): Le champ de l'Eurocratie. Une sociologie politique du personnel de l'UE. Economica (49 rue Héricart, F-75015 Paris. Tél.: (33-3) 21795675 - Courriel: sav@commande.eyrolles.com - Internet: http://www.eyrolles.com ). Collection "Études politiques". 2012, 356 p., 29 €. ISBN 978-2-7178-6132-7.
Qui se cache derrière les « eurocrates », « Bruxelles », la « technocratie européenne » ? Si ces mots sont entrés, comme l'explique le Pr. Didier Georgakakis à l'entame de son introduction à cet ouvrage, « dans le patrimoine linguistique commun des Européens et au-delà », c'est sans doute pour marquer la distance qui s'est instaurée entre le nouveau centre de pouvoir qu'incarnent les institutions européennes et, d'autre part, les citoyens, voire même « leurs représentants traditionnels » - lesquels ne peuvent être bien entendu, dans certains esprits, que nationaux. Toujours est-il qu'il s'agit de mots en forme de trompe l'œil. Grâce soit rendue aux sociologues qui, dans ces pages, s'en vont explorer l'envers du décor afin de parvenir à cerner le profil et le type de carrière sociale et professionnelle des agents qui se disputent le pouvoir au sein du centre de pouvoir européen en formation depuis soixante ans. En clair, explique Didier Georgakakis (titulaire de la Chaire Jean Monnet de sociologie politique européenne à l'Institut d'études politiques de l'Université de Strasbourg, ainsi que visiting professor au Collège d'Europe), les auteurs s'emploient à dessiner, par coups de sonde successifs, la carte plutôt méconnue du « champ de l'Eurocratie » et d'établir une topographie des agents et des groupes qui le composent par le biais d'une analyse de leurs biographies individuelles ou collectives.
En agissant de la sorte, les auteurs proposent notamment une représentation inhabituelle des institutions du triangle institutionnel, celles-ci étant moins appréhendées comme des organisations au sens classique du terme que comme des structures de relations entre des agents porteurs de trajectoires, de compétences et de légitimités différentes. En clair, elles se voient saisies comme les pièces d'un « espace hybride où des agents différents - membres de l'administration des institutions, représentants d'États membres ou d'intérêts sociaux et économiques, professionnels plus ou moins permanents du Conseil - et de provenances et de profils multiples (…) sont en lutte permanente pour définir le sens » de l'Union et « les propriétés légitimes pour la gouverner ». Ainsi, Willy Beauvallet et Sébastien Michon montrent qu'un noyau dur de députés européens a institué sa position sur la base de capitaux institutionnels spécifiques au Parlement européen et qu'il compose une avant-garde qui constitue le véritable moteur de l'institutionnalisation de ce dernier. Sous le titre « Une Commission sous tension ? », le Pr. Georgakakis relève notamment qu'une distinction doit être opérée entre des fonctionnaires « qui font leur vie dans et pour » l'Union européenne et, d'autre part, « ceux qui sont de passage », positionnements qui font que « ce n'est pas seulement la vision de l'Europe (…), plus ou moins fédéraliste, technocratique, intergouvernementale (…), qui change, c'est sa réalité même, ou si l'on préfère, son degré d'enracinement individuel et collectif ». Dans la foulée, il observe que la réforme initiée par Kinnock a remis « en cause l'éthos de la fonction publique européenne (fondé sur l'éthos de constructeur (…) pour en faire des exécutants administratifs (…) de plus en plus indifférenciés par rapport à d'autres bureaucrates des secteurs publics et privés internationaux) ». Parallèlement, dans le contexte d'une « élévation de la légitimité politique de commissaires de moins en moins européens » et d'une reprise en main de la Commission par les États membres, comment s'étonner que « les agents les plus intégrés aient la tentation de nier la légitimité des commissaires, et tout particulièrement du premier d'entre eux » ? Du coup, le « projet européen » devient plus flou que jamais, au point que certains acteurs en arrivent à se sentir… floués.
Des analyses tout aussi riches et pénétrantes, à la fois indépendantes et pertinentes, sont également consacrées aux représentants permanents (Filippa Chatzistravrou suggère de les appeler « semi-permanents », même si certains finissent par embrasser une « carrière européenne »), aux dirigeants de la Banque centrale européenne et aux acteurs « de l'Europe militaire ». Le Pr. Philippe Aldrin (Université Nice-Sophia Antipolis) offre une analyse éclairante de l'évolution de l'efficacité de la communication institutionnelle européenne sur le temps long, ce qui l'amène notamment à constater « l'incorporation au sein des services spécialisés de l'administration communautaire d'un professionnalisme issu du secteur professionnel de la communication commerciale » - dérive évidente aux yeux des journalistes et qui n'assure aucunement, bien au contraire, que l'Union européenne puisse être capable de relever à l'avenir le défi de « se doter d'une stratégie, de moyens et d'instruments visant à réduire l'incertitude d'un espace public libre et pluraliste et parfois oppositionnel (…), tout en évitant un procès politique et médiatique en propagande ». D'autres contributions s'intéressent encore aux experts qui composent les groupes consultatifs de la Commission, aux « permanents de l'eurocratie » que sont les groupes d'intérêt et autres lobbyistes, aux acteurs de la Confédération des syndicats et aux « grands patrons ». Enfin, cerise sur le gâteau, le Pr. George Ross montre sur la base d'entretiens conduits à l'intérieur du « champ de l'eurocratie » combien les grognards européens les plus permanents ont pu influencer les réponses apportées à la crise ces derniers temps, un ancien commissaire lui ayant seulement confié: « L'Union européenne est un péché capital contre l'ordre Westphalien… et comme l'Église l'a toujours prêché, nous sommes souvent appelés à payer pour nos péchés… » Amen !
Michel Theys
*** FRANCOIS-XAVIER PETIT: Le Parlement de l'Europe au-dessus du vide. L'identité politique des eurodéputés. L'Harmattan (5-7 rue de l'École Polytechnique, F-75005 Paris. Tél.: (33-1) 40467920 - fax: 43258203 - Courriel: diffusion.harmattan@wanadoo.fr - Internet: http://www.librairieharmattan.com ). Collection « Logiques sociales ». 2012, 245 p., 25 €. ISBN 978-2-296-97032-8.
Issu d'un master d'anthropologie obtenu à l'École des hautes études en sciences sociales, ce livre se décline en trois temps. D'abord, l'auteur étudie la manière dont les députés européens pensent et s'approprient l'Europe, comment la culture, le rapport au temps, à l'espace et à la dynamique contribuent à bâtir leur identité politique. Ensuite, il s'intéresse aux recompositions des équilibres et processus qui structurent la construction européenne, notamment à la lumière de l'impact des élargissements et de celui de la citoyenneté sur la possible constitution d'une identité européenne. Enfin, il s'emploie à comprendre comment l'identité politique se forge dans le cadre spécifique du Parlement européen, ce qui l'amène notamment à cerner la place et le rôle que les eurosceptiques jouent dans cette configuration identitaire singulière.
(MT)
*** HANS-W. MICKLITZ, BRUNO DE WITTE (sous la dir. de): The European Court of Justice and the Autonomy of the Member States. Intersentia Publishing (31 Groenstraat, B-2640 Mortsel. Tél.: (32-3) 6801550 - fax: 6587121 - Courriel: mail@intersentia.be - Internet: http://www.intersentia.com ). 2012, 402 p., 95 €, 90 £, 133 $. ISBN 978-94-000-0026-1.
Traité après traité, les compétences de la Cour européenne de justice ne cessent de s'étendre: justice pénale, coopération policière, possibilité offerte aux juridictions nationales d'utiliser le mécanisme de renvoi préjudiciel dans le domaine du droit de l'immigration, Charte des droits fondamentaux sont autant de nouveaux domaines où les juges de Luxembourg sont désormais habilités à intervenir. D'où ce paradoxe: les gouvernements des États membres peuvent, à titre individuel, se plaindre parfois de jugements européens qui restreignent leur autonomie politique dans un domaine sensible, mais ils sont toujours d'accord collectivement, jusqu'à présent, pour confirmer et étendre les pouvoirs étendus dont dispose la Cour de justice pour veiller à la bonne application de la législation européenne. Ce qui a été vrai jusqu'à aujourd'hui le restera-t-il demain, alors que les récriminations quant à des jugements particuliers et aux orientations suivies par les juges dans des domaines politiques particuliers ne cessent d'enfler ? Autrement dit, la Cour de Luxembourg laisse-t-elle suffisamment d'autonomie aux États membres pour poser leurs propres choix juridiques et politiques dans des domaines où compétences européennes et nationales se chevauchent ? C'est à le vérifier que des juristes spécialisés réunis dans une conférence organisée en 2009 par l'Institut universitaire européen de Florence ont consacré leurs analyses rassemblées dans ces pages. Dans ce contexte, ils ont tout naturellement cherché à voir dans quelle mesure la Cour de justice avait encore toute la légitimité de repousser, par certains de ses arrêts, les limites du processus de l'intégration européenne, maintenant que le paradigme d'une Union sans cesse plus étroite est remis en cause par certaines capitales. Les auteurs analysent cette problématique par quatre biais différents: l'autonomie des États membres envisagée comme une question de compétence ; l'autonomie des États membres envisagée à la lumière des comportements de la Cour de justice dans les domaines du Marché intérieur, de la citoyenneté et de la migration ; le rôle joué par le juge européen en matière de droits fondamentaux ; enfin, l'autonomie procédurale des États membres. A travers l'ensemble des contributions apparaît l'image d'une institution plus ouverte que certains le croient aux sensibilités des États membres.
(MT)