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Bulletin Quotidien Europe N° 10656
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Le décalage entre la gestion quotidienne de l'euro et les progrès de l'intégration politique compromet l'existence même de la monnaie commune

Parallélisme impossible. Pour la première fois, cette rubrique doute: elle se demande si l'euro pourrait (provisoirement ou définitivement) disparaître. Non pas à cause des difficultés et des divergences que sa gestion rencontre, mais à cause du décalage de plus en plus évident entre cette gestion et l'évolution politique de l'UE. Les difficultés dans la conduite de l'euro sont inévitables et les faits prouvent qu'elles peuvent être surmontées, mais à une condition: qu'elles soient accompagnées par le renforcement parallèle de l'unité politique de la zone euro. Or, les faits démontrent que ce renforcement est beaucoup plus lent. Les deux aspects - celui qui concerne la gestion quotidienne de l'euro et l'évolution politique - ne sont pas du tout parallèles.

Sur un plan général, je m'efforce d'être positif à l'égard de la construction européenne, qui représente quand même l'innovation mondiale la plus significative depuis longtemps. Le soutien à la construction européenne demeure pour moi intact, y compris le principe de la monnaie commune ; mais la gestion de l'euro et les conditions politiques indispensables ne progressent pas ensemble.

Le Traité sur la discipline budgétaire est bloqué. Hanté par l'exigence de ce parallélisme et dans l'espoir d'y voir plus clair, la semaine dernière je n'avais pas écrit un mot sur ces dossiers, en espérant une éclaircie. Mais la situation a plutôt empiré. Le fonctionnement de la monnaie commune présuppose la limitation des autonomies nationales, c'est-à-dire l'évolution parallèle de l'Europe politique. Angela Merkel vient de le réaffirmer en termes explicites à la télévision: pas de soutiens financiers sans contrôles politiques.

Même le point de départ (la discipline budgétaire qui aurait dû entrer en vigueur ce mois-ci) est à présent bloqué ; je me réfère au Traité qu'on appelle Fiscal Compact. Il était déjà bloqué en Allemagne (voir plus loin), il l'est maintenant aussi en France, le président de la République ayant demandé au Conseil constitutionnel si ce texte exige une révision de la Constitution, avec les procédures que cet examen implique. Et même en Italie, la procédure de ratification est toujours en cours !

Le parallélisme entre la gestion de la monnaie d'une part et les innovations politiques de l'autre s'avère en pratique impossible, en raison de la différence abyssale entre les délais respectifs: autant la gestion de l'euro impose des interventions immédiates, autant les transformations politiques qui devraient être simultanées impliquent des analyses complexes et des études approfondies. La protection de l'euro contre la spéculation des marchés, surtout ceux de Londres et de New York, nécessite des instruments rapides et efficaces ; ils existent en théorie, mais leur utilisation sur le terrain est liée aux progrès politiques.

Le cas allemand. Prenons le cas de l'Allemagne, car il est le plus spectaculaire et le plus important en raison du poids économique du pays. La Cour constitutionnelle fédérale a besoin de temps pour se prononcer sur la perte d'autonomie politique nationale, implicite dans les mécanismes automatiques de l'euro. Selon le président de cette Cour, Andreas Vosskuhle, « il n'existe plus beaucoup de place pour le transfert de compétences à l'Union européenne. Pour aller plus loin, l'Allemagne devrait se donner une autre Constitution ». Attention, il ne dit pas qu'il est contre cette hypothèse: « Elle peut même être politiquement légitime et désirable. » Et il a lui-même rappelé que le parlement allemand avait approuvé les textes en discussion à la majorité des deux tiers. Mais la Cour qu'il préside doit d'abord examiner la légitimité des textes soumis à son examen, dont le Traité budgétaire, connu sous la dénomination anglaise Fiscal Compact. Et la Cour constitutionnelle prendra son temps puisqu'elle ne se prononcera que le 12 septembre. Entre-temps, la discipline budgétaire signée par 25 États membres n'engagerait pas juridiquement l'Allemagne, et Mme Merkel ne pourra pas utiliser cette arme. En même temps, le MES n'est pas encore opérationnel ; il attend lui aussi la sentence de la Cour constitutionnelle allemande le 12 septembre.

Italie et Espagne doivent attendre. Ce qui précède ne représente qu'un élément du ralentissement. Le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, a suggéré un référendum dans son pays à propos d'un transfert de compétences à l'UE: la Commission deviendrait un vrai gouvernement et son président serait élu par le Parlement européen qui obtiendrait un pouvoir d'initiative législative (voir notre bulletin n° 10642). Selon M. Barroso, chaque étape vers plus de solidarité serait accompagnée par une étape vers plus de responsabilité. Mario Monti a déclaré: « Plus on va au fond des choses pour résoudre les problèmes graves et immédiats, plus on constate qu'il est difficile de le faire sans d'autres pas vers une intégration politique. » Mais il a été lui-même obligé de constater que l'instrument anti-spéculation qu'il avait si difficilement arraché lors du dernier Sommet n'a pas obtenu l'effet recherché de décourager les spreads excessifs. L'absence ou l'extrême lenteur des progrès politiques a influencé les marchés spéculatifs, qui ne considèrent pas les perspectives éloignées et les projets, mais cherchent la spéculation immédiate. Je rappelle aussi que l'Italie rejette la triple surveillance imposée à la Grèce, car elle entend respecter les disciplines budgétaires ; ce qu'elle recherche c'est la stabilisation des intérêts sur sa dette. Mais le retard politique compromet cet objectif, même si l'accord sur l'instrument de défense existe en théorie.

Le cas espagnol est encore plus symptomatique. Les péripéties politiques allemandes résumées plus haut retardent l'entrée en vigueur du MES et le système intégré de supervision bancaire impliquant la BCE n'existe pas encore ; il en résulte que le gouvernement espagnol, contrairement à ses espoirs, est responsable du remboursement des prêts aux banques, si bien que son déficit budgétaire gonfle. Parallèlement, les conditions des prêts aux banques espagnoles ont été durcies: un document préparatoire énumère 32 conditions très sévères ; les détails, étonnants, figurent dans notre bulletin n° 10653. Sauf surprise, l'Eurogroupe se prononcera vendredi sur ces conditions. Et on sait que la Finlande réclame des garanties supplémentaires pour participer à l'opération.

Responsabilités partagées. Tout ce qui précède prouve à mon avis que l'exercice consistant à attribuer la responsabilité des blocages actuels à l'un ou l'autre pays ou groupe de pays de la zone euro, en particulier à l'Allemagne, est injuste et inefficace. Les dérapages budgétaires nationaux sont quand même la première cause des difficultés. Les disciplines ont été librement acceptées et les instruments pour aider les pays en difficulté sont quand même considérables. Ce qu'a fait la zone euro pour sauver la Grèce a été plus que considérable et tous les pays qui ont la monnaie unique ont participé au coût des tentatives de sauvetage, y compris ceux qui se sont trouvés ensuite en difficulté et continuent à payer. Les parlementaires européens qui se croient généreux et magnanimes en réclamant que soit poursuivi l'effort de sauvetage de l'euro en Grèce font de la démagogie facile, sans prendre en considération le coût très lourd pour tous de cet effort inutile. La Grèce doit être aidée par les instruments de l'UE et non pas en continuant à enrichir les spéculateurs des marchés financiers.

Ma conclusion est simple. La consolidation définitive de l'euro en tant que monnaie commune ne sera possible que si la zone euro évolue parallèlement vers un statut de nature fédérale. Je ne me réfère pas aux ambitions politiques à long terme, ni à un traité entièrement ou largement nouveau, mais aux évolutions aussi rapides que possible, indispensables pour que les instruments et les mécanismes de la monnaie commune soient mis au point et puissent être appliqués. Or, chaque fois qu'on discute de la mise au point des systèmes de protection et de soutien, la condition posée notamment par l'Allemagne est que le comportement de l'État membre bénéficiaire du soutien soit contrôlé. Attention, l'Allemagne ne demande pas d'exercer elle-même ce contrôle, mais que ceci soit fait au niveau communautaire par les institutions, ce qui implique nécessairement la renonciation à une partie des autonomies nationales de tous.

Les mouvements fédéralistes vont beaucoup plus loin en préconisant une Convention, un nouveau traité et une Europe fédérale. C'est un projet qui mérite évidemment d'être pris en considération et cette rubrique y reviendra, mais mon sujet d'aujourd'hui est plus modeste: faire face au risque immédiat que la gestion de l'euro devienne impossible à cause de l'absence de progrès parallèles au niveau politique.

C'est à mon avis un risque à court terme, pratiquement immédiat: l'éclatement de la zone euro sous nos yeux. L'UE pourrait subsister, mais limitée dans ses ambitions et ses possibilités. La fin d'un rêve.

(FR)

 

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