Le premier ennemi de l'euro. On n'avait pas besoin d'une preuve supplémentaire: le premier ennemi contre lequel l'Europe de la monnaie unique doit se battre est le monde de la finance, dans son volet «spéculation financière». La confirmation est arrivée, ponctuelle et inexorable, dès que l'occasion s'est présentée: l'annonce des mesures de soutien au monde bancaire espagnol. Les autorités de Madrid n'ayant pas engagé la responsabilité de l'État dans l'opération, la réponse de la spéculation a été immédiate: les taux d'intérêt n'ont pas été réduits d'un centime, malgré l'ampleur de l'engagement financier européen en faveur des banques.
Pourtant, l'opération avait été préparée par des analyses et des précautions sans fin: réunions secrètes, vidéoconférences, augmentation considérable du montant envisagé, études de formules permettant que le FMI reste en marge. Parallèlement, les juristes européens avaient étudié une avalanche de textes pour avoir la certitude qu'une révision des traités (qui aurait demandé des années) n'était pas nécessaire. Tout ce travail préparatoire a été inutile, face à l'avidité du monde de la spéculation qui après s'est immédiatement tourné vers l'Italie, en gonflant une fois de plus le taux d'intérêt requis pour ses bons du trésor, au point que les experts financiers eux-mêmes ont observé: « Les marchés exagèrent ; la situation de Rome est nettement moins grave que celle de Madrid.» Ils sont si évidents, ces ennemis à combattre.
Dramatisation excessive ? Il est en partie compréhensible que les moyens d'information, toujours à la recherche de coups d'éclat et de titres accrocheurs, mettent en relief les aspects les plus spectaculaires et tonitruants de la situation. Mais il ne faut pas négliger que, face à la pression - en partie artificielle et qui dépasse en tout cas la réalité - l'Europe de l'euro poursuit son effort colossal pour se doter des instruments lui permettant de gérer au mieux sa monnaie ; l'action législative est constante, avec les divergences inévitables entre les forces politiques. Notre bulletin en rend compte régulièrement.
Il est à mon avis évident que la voie consistant à simplement mettre de côté les règles de gestion de la monnaie commune, et à financer sans limites les États membres qui ne les respectent pas, a une forte saveur démagogique ; elle n'aurait surtout aucun résultat. Mais je crois en même temps que les efforts visant à respecter le parallélisme entre la discipline budgétaire et la relance économique (exercice difficile qui est heureusement accepté en principe par toutes les institutions communautaires et tous les gouvernements de la zone euro), ne doivent pas faire oublier quelques autres aspects. L'action patiente et, quoi qu'on en dise, globalement positive et constructive dans le cadre de la zone euro, doit être accompagnée par la dénonciation du comportement de ceux qui, en fait, agissent contre sa stabilité.
Les places de Londres et New York contre l'euro. J'estime utile de mettre en relief un cas spécifique. Les centres financiers de New York et de Londres, loin d'appuyer les efforts des autorités responsables de la gestion de l'euro, agissent dans le sens opposé ; ils en sont en pratique les pires ennemis. Il serait ingénu de mettre l'accent sur la responsabilité du président Obama et du Premier ministre Cameron ; ils défendent les intérêts de leurs pays, ce qui est logique. Mais il faut être conscient que dans le domaine de la finance, les intérêts qu'ils soutiennent vont dans le sens opposé à ceux de l'euro.
Certes, sur un plan général, la coopération avec les États-Unis est essentielle pour l'UE et elle doit être poursuivie ; la préparation est en cours. Quant au Royaume-Uni, il est quand même un État membre de l'UE, il siège dans ses institutions et son rôle est souvent utile et positif (même si sa tendance à organiser un référendum sur la sortie de l'UE semble progresser). Quoi qu'il en soit, en matière de gestion financière, les intérêts américains et britanniques sont opposés à ceux de la zone euro. Dans les faits, les places financières de Londres et de New York sont sur les marchés l'obstacle principal de l'euro.
Il est vrai que, sur le plan politique, Obama s'est vivement préoccupé des difficultés de l'euro, en intervenant personnellement auprès des responsables européens ; en général, son comportement est toujours amical et sympathique. Mais l'attitude du marché financier de New York, et encore plus celle de Londres, facilite et encourage la spéculation contre la monnaie européenne. C'est un fait bien connu des experts (et, bien sûr, des spéculateurs), qui n'est pas transmis aux opinions publiques par les grands moyens d'information. (FR)