Exemple indicatif. Pourquoi revenir une fois de plus sur le cas de la Grèce ? Elle ne pèse que 2 ou 3% de l'économie de la zone euro… Mais c'est justement cette particularité qui prouve que l'euro ne peut fonctionner que si la totalité de ses membres en respectent les disciplines (ou corrigent les dérapages grâce au soutien des instruments qui existent) ; si un État membre dérape, fût-il le plus petit, tout le système est compromis.
On affirme trop légèrement que les élections législatives du 17 juin en Grèce représentent une espèce de référendum pour ou contre l'euro. En réalité, s'il en sort une majorité parlementaire favorable au respect des engagements que le pays a souscrits, ce ne sera qu'une première étape ; elle doit être suivie par l'essentiel, c'est-à-dire la concrétisation des réformes profondes que le gouvernement s'est engagé à effectuer. La Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international, qui constituent la troïka de surveillance, y veilleront attentivement. Déjà le 30 mai la Commission européenne avait demandé aux autorités grecques d'accélérer autant que possible les réformes convenues, si elles veulent que le volume et le calendrier des versements prévus par le plan de sauvetage soient respectés.
Le deuxième plan de sauvetage prévoit des financements à la Grèce pour 130 milliards d'euros, conditionnés aux mesures d'austérité et à la concrétisation des réformes profondes envisagées. Cette rubrique a déjà fait état des nombreuses études et analyses prouvant que plusieurs États membres et autres organismes se préparent à l'hypothèse que la Grèce ne soit pas en mesure de respecter ces engagements, ce qui impliquerait le blocage des financements de la troïka et donc la sortie de la Grèce de la zone euro.
Le coup d'éclat de Christine Lagarde. Les déclarations de la semaine dernière de Christine Lagarde, directrice générale du FMI, ont suscité des réactions parfois très vives, multiplié les perplexités, réchauffé encore plus l'atmosphère et provoqué des analyses supplémentaires. Glissons sur les réactions excessives dictées par les rivalités politiques et n'oublions surtout pas que le FMI est l'un des organismes qui financent et financeront la Grèce, et que sa tâche prioritaire est le soutien aux pays émergents ou en voie de développement. Son conseil d'administration veille à l'équilibre des interventions, fixe des priorités et veille au respect des conditions négociées avec les bénéficiaires. Mme Lagarde doit tenir compte de ces caractéristiques, surtout depuis que l'augmentation du capital du FMI est programmée. Les pays bénéficiaires de ses financements sont sous surveillance, ils doivent respecter les engagements. Si le plan d'aide à la Grèce était modifié sans l'accord du FMI, ses financements pourraient être suspendus. Certaines des réactions aux propos de Mme Lagarde négligeaient ces réalités.
Analyses supplémentaires. J'estime plus utile de laisser de côté l'aspect polémique et de mettre l'accent sur les analyses supplémentaires que le coup d'éclat de Mme Lagarde a suscitées. Une étude (cabinet de conseil McKinsey) a indiqué qu'en 2009 l'évasion fiscale en Grèce avait soustrait au fisc entre 15 et 20 milliards d'euros, soit de 60 à 80% du déficit budgétaire ; une collecte efficace en épongerait donc l'essentiel. Des efforts réels des autorités grecques ont été constatés (avec le soutien du FMI lui-même): une brigade financière compare les revenus déclarés avec les niveaux de vie, de nombreux hommes d'affaires ont été arrêtés, des amendes pour 8 milliards d'euros ont été infligées: mais seuls 100 millions ont pu être effectivement recouvrés, car les procédures sont lentes et les condamnés déclarent qu'ils ont fait faillite ! Une étude de l'OCDE a indiqué que 33 milliards d'euros d'impôts étaient dus à l'État en Grèce, la liste des principaux débiteurs ayant même été publiée ; en fait, un seul milliard a été recouvré et 8 milliards seraient théoriquement récupérables. Certaines études reconnaissent que l'État a fait et fait des efforts, mais les difficultés viennent de loin: dans l'histoire de la Grèce, la domination politique a été longtemps étrangère ; dans ce cas les citoyens n'ont pas la sensation que l'État les représente. Dans les pays qui ont subi longuement une occupation étrangère, l'État ressemble parfois à une entité dont il faut se méfier. D'autres études estiment qu'en Grèce ce stade est dépassé et elles font grief à l'État de ne pas faire comprendre qu'il n'est pas une entité qui s'impose et de ne pas mieux organiser les relations avec les citoyens.
D'après d'autres analyses, le vrai problème grec n'est pas budgétaire, mais productif: ni l'industrie, ni l'agriculture ne produisent assez. Le tourisme, première industrie du pays (16,5% du produit intérieur brut, 18,4% des emplois), a sensiblement diminué, même si on parle à présent d'une reprise partielle… grâce notamment aux touristes russes.
La voie de la relance. Ma conclusion est simple: la Grèce dispose des éléments lui permettant de redresser sa situation économique et politique et de sauvegarder et relancer ce qu'elle a d'incomparable du point de vue historique et artistique, à l'avantage de l'Europe entière. Mais elle a besoin de temps et du soutien de l'UE. Le prolongement des difficultés actuelles n'est pas une solution, ni pour la Grèce, ni pour l'UE, car:
la Grèce n'est pas en mesure de respecter les engagements qu'elle a souscrits selon le calendrier prévu ;
cette situation impliquerait pour l'UE des difficultés croissantes. Son coût est insoutenable, au moment où presque tous les États membres sont confrontés à l'exigence de réduire leurs déficits budgétaires et à relancer en même temps leurs économies, sous peine de l'éclatement de la zone euro. Selon certaines sources, les protagonistes de la spéculation financière visent maintenant la fin de l'euro et se préparent à en tirer des gains pharamineux. La crainte de la fin de l'euro serait d'ailleurs la raison des soucis croissants du président américain, à cause des répercussions qu'elle aurait sur la tenue du dollar et de l'économie des États-Unis.
Certes, la sortie de la Grèce de la zone euro comporte d'énormes difficultés et complications, et il a été reconnu par plusieurs sources que les travaux pour y faire face sont en cours. Prolonger artificiellement les incertitudes n'est pas une solution car, le moment venu, les remèdes deviendraient de plus en plus compliqués et coûteux. Dans le cadre des plans d'aides à la Grèce de mai 2010 et de mars 2012, 120 milliards d'euros ont déjà été versés et d'autres versements seraient imminents si rien ne change. Il faut agir.
N'oublions pas les déclarations récentes du ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble à propos des répercussions de l'éventuelle sortie grecque de la zone euro: « Risques de contagion ? L'Europe ne sombre pas aussi facilement. (…) Nous avons beaucoup appris ces deux dernières années et construit les instruments de protection. Les dangers de contamination pour d'autres pays sont maintenant plus faibles ; la zone euro dans son ensemble est devenue plus résistante. » Par ailleurs, des concessions supplémentaires à la Grèce, en plus de leur coût impressionnant, pourraient susciter des demandes analogues de la part de l'une ou de l'autre force politique d'autres États membres de la zone euro endettés.
Le soutien de l'UE à la Grèce va être renforcé et amélioré. J'ajoute un rappel qui est de ma part répétitif ; comment ne pas réagir au mensonge systématique des ignorants ou des démagogues qui affirment que la Grèce en quittant l'euro sortirait de l'Union européenne ? Il faut donc affirmer une fois de plus qu'elle reste à plein titre membre de l'UE, garde sa place dans toutes les institutions, participe aux négociations sur les nouvelles perspectives financières. Les soutiens à ses réformes et à ses projets seront renforcés. Un exemple d'initiative déjà lancé vient d'être publié dans notre bulletin n° 10625: le FEDER (Fonds européen pour le développement régional) finance à 80% une autoroute reliant la région grecque d'Aktio à l'axe nord-sud du pays, axe qui fait partie du réseau transeuropéen de transport (RTE). Le financement du FEDER est de presque 181 millions d'euros ; le chantier créera des milliers d'emplois immédiats. C'est l'un des 181 projets prioritaires que l'UE va cofinancer en Grèce et qui vont relancer la croissance économique. Ils ne représentent qu'un aspect de ce qui est envisagé.
Plusieurs économistes estiment que la coopération UE/Grèce séparée des péripéties de l'euro offre des perspectives très favorables. À la condition bien entendu que les réformes internes indispensables (concernant notamment la fraude fiscale) soient de toute manière poursuivies.
(FR)