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Bulletin Quotidien Europe N° 10497
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

L'Europe à deux vitesses, dilemme historique de la construction européenne

Hypothèse d'actualité. L'unité de l'UE est-elle compromise ? La question n'est pas de savoir si l'un ou l'autre État membre pourrait quitter l'Union (aucun ne le souhaite), mais de s'interroger sur la formation possible de différents groupes distincts de pays répondant à certaines caractéristiques: en particulier, celle de faire partie ou non de la zone euro. L'hypothèse des groupes n'existe pas officiellement ; elle est au contraire rejetée, parfois avec virulence, par plusieurs États membres. Cette question était sous-entendue pendant tout le débat du Parlement européen sur la gouvernance économique, dont notre bulletin a amplement rendu compte hier ; les allusions plus ou moins explicites à cet aspect étaient nombreuses: M. Van Rompuy a souhaité « dédramatiser le débat sur une Europe à deux vitesses » ; M. Barroso a parlé d' « assurer la cohérence entre une gouvernance renforcée de la zone et l'acquis des 27 États membres » ; M. Juncker a invité à évaluer le moment venu si « une présidence permanente de l'Eurogroupe est nécessaire » ; M. Verhofstadt a souhaité la création d'une Union budgétaire ; le Polonais Saryusz-Wolski a plaidé explicitement contre une Europe à deux vitesses. Et en concluant le débat, M. Van Rompuy a mis en garde: un échec de la discipline budgétaire aurait comme résultat cette division entre les États membres qui « suscite tellement de craintes ».

M. Barroso avait en outre rejeté l'hypothèse de doublements institutionnels: « Nous n'avons pas besoin pour l'euro d'une autre Commission, d'un autre Parlement, d'une autre Cour de Justice. L'euro est un élément central de l'Union européenne, il n'est pas une chose à part, séparée.»

Deux possibilités de séparation. Il est vrai que le Traité actuel comporte la possibilité de coopérations renforcées réunissant une partie des États membres, dans des domaines aussi significatifs que la défense ; mais leur objectif est d'empêcher qu'un seul État membre, ou une minorité d'États, puisse bloquer des progrès essentiels de la construction européenne, alors que les craintes actuelles vont plutôt dans le sens opposé ; des pays qui ne sont pas encore dans l'euro souhaitent même participer aux délibérations entre les États de la zone. Il faut d'abord préciser que deux hypothèses de séparation existent:

a) une cassure à l'intérieur de la zone euro, en laissant ou en faisant sortir les pays qui n'en respectent pas les règles. Jean-Claude Juncker, président de l'Eurogroupe, rejette cette hypothèse, en estimant que les pays qui sont actuellement en difficulté surmonteront leur crise en respectant les engagements souscrits, grâce à l'appui des instruments de l'Eurozone. Que telle soit la position du président, on le comprend ; et son attitude est confortée par l'évolution de Mme Merkel en faveur du renforcement des instruments de soutien, ainsi que de la création d'un gouvernement économique intégré de la zone euro.

Mais il est tout autant compréhensible que l'un ou l'autre gouvernement prenne en considération, à titre préventif, l'hypothèse moins optimiste.

b) la séparation de fait entre les pays de la zone euro et les autres États membres. L'opposition à cette hypothèse est particulièrement ferme en Pologne, ce qui est normal car ce pays préside actuellement le Conseil de l'UE (à ce titre il estime même opportun de pouvoir assister aux travaux de l'Eurogroupe) et il aspire à un poids croissant dans l'UE en général, en développant les relations communautaires vers l'Est, ambition ralentie à cause surtout des événements en Ukraine et de l'incontournable austérité financière européenne. Dans le domaine militaire, la Pologne était parmi les signataires, en septembre dernier, d'une démarche de cinq États membres (les autres étant Allemagne, France, Italie et Espagne) en faveur de la création d'un quartier général permanent de l'UE, malgré le rejet définitif du Royaume-Uni.

Pour revenir au domaine économique et financier, le ministre polonais des Finances ne prévoit l'entrée de son pays dans la zone euro qu'en 2019. Nous avons vu pas ailleurs que la création d'institutions spécifiques à la zone euro est rejetée par la Commission européenne. Toutefois, l'autonomie de cette zone est appuyée par plusieurs pays qui en font partie, et elle est explicitement affichée par M. Sarkozy.

Ce serait l'Europe à deux vitesses, hormis bien entendu le Royaume-Uni qui, au contraire, estime que l'UE doit être simplement un « réseau d'États » (voir cette rubrique d'hier), même si Andrew Duff a une vision opposée du rôle européen de son pays, et le directeur de l'European Council of Foreign Relations, Mark Leonard, invite à « renoncer à l'illusion d'une Europe à vitesse unique. »

On l'a vu, je me suis limité aujourd'hui à une présentation factuelle de l'hypothèse Europe à deux vitesses, dilemme historique de la construction européenne. J'y reviendrai en détail.

(FR)

 

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