Indépendants et souverains. Il est opportun pour l'Europe de réfléchir au fonctionnement de ses relations spéciales avec les pays africains à qui elle est liée depuis la naissance de la Communauté européenne, parce que la situation a profondément évolué au cours des années (voir cette rubrique d'hier). Ces pays, devenus indépendants et souverains, ont pour la plupart progressé sur la voie du développement et leur poids politique s'est accru au niveau international. Ils ont largement développé leurs relations et leur coopération avec le monde extra-européen, en particulier avec la Chine à qui ils ont dans plusieurs cas confié l'exploitation d'une partie de leurs richesses naturelles. L'UE doit tenir compte de ces évolutions et de celles qui suivront, en prenant position chaque fois que c'est opportun ; son rôle ne peut pas se limiter à celui d'un partenaire et d'un fournisseur de soutiens financiers. Elle reconnaît les évolutions positives ; M. Barroso a souligné la semaine dernière que le vent démocratique qui souffle sur l'Afrique du Nord commence à souffler aussi sur certains pays d'Afrique noire, et il a cité la Côte d'Ivoire, le Niger et la République de Guinée. L'UE devrait exprimer avec la même franchise ses perplexités et ses réserves.
Je ne me réfère pas aux quelques cas dramatiques comme les conflits armés qu'il serait impossible d'ignorer et que l'UE condamne, mais à des évolutions de caractère plus général sur lesquels la Commission et le Conseil paraissent silencieux, alors que le Parlement européen commence à bouger et plusieurs organismes moins officiels s'expriment avec éclat.
La cession de terres agricoles. Premier exemple, l'association Slow Food a dénoncé avec indignation la cession, par certaines autorités africaines, de terres nationales à des pays tiers. Tout en indiquant que certains accords demeurent secrets, Slow Food a diffusé des données impressionnantes: en Éthiopie, Ghana, Mali, Soudan et Madagascar, des millions d'hectares de terres auraient été cédés à Chine, Inde, Corée, Japon, Arabie Saoudite et Émirats Arabes, pour 20, 30 ou 90 années. Certains des pays africains concernés ont expliqué que ces opérations peuvent être positives pour l'agriculture locale car les paysans restent sur place et cultivent la terre en apprenant des méthodes de travail plus avancées et plus efficaces, à l'avantage de tous ; mais Slow Food, fidèle à son avis, réclame l'interdiction mondiale du land grabbing.
Effectivement, les perplexités sont nombreuses. Comment le continent où les risques de famine sont les plus vifs peut-il vendre pour des dizaines d'années sa production alimentaire ? Dans certaines régions, les famines sont déjà une réalité, et les perspectives pour l'avenir sont parfois sombres. Qui sont les responsables de telles opérations ? À qui profite l'argent versé par les nouveaux propriétaires des terres ? Il est vrai qu'en même temps plusieurs pays africains progressent vers une agriculture efficace répondant aux exigences de la population et s'éloignant enfin de la maudite monoculture pour l'exportation.
Exploitation minière durable. Ici, la Commission européenne n'est pas en retard. Tout en évitant de citer les pays africains qui doivent mettre de l'ordre dans leur comportement, M. Barroso a indiqué qu'une législation de l'UE est en préparation et que l'on espère parvenir à une déclaration conjointe Afrique/UE concrétisant juridiquement l'initiative sur la transparence des industries extractives en Afrique. Le Parlement européen a dénoncé la situation actuelle et il prendra sans doute position. C'est une question colossale pour des raisons à la fois: a) humanitaires (les conditions d'exploitation de certaines mines sont un véritable danger pour ceux qui y travaillent et pour la population autour) ; b) politiques (une partie considérable des conflits armés et des désordres tournent autour de la propriété de certaines mines) ; c) économiques (en raison de la valeur des matières premières extraites) ; d) industrielles (l'approvisionnement régulier est vital pour l'industrie des pays développés, UE comprise). Le dossier est si vaste qu'un livre ne suffirait pas pour l'épuiser.
À première vue, l'intérêt pour des règles et des comportements clairs est commun et il ne devrait pas être difficile pour l'UE et l'Afrique de s'entendre. En fait, les enjeux sont financièrement si élevés qu'il en résulte des querelles sans fin entre les autorités politiques locales, les entreprises (européennes ou autres) impliquées, avec l'intrusion d'une corruption galopante et parfois de la criminalité organisée. Une volonté politique déterminée est nécessaire pour aboutir à la déclaration conjointe souhaitée.
La vente de terres agricoles et l'industrie extractive sont deux exemples de réflexion nécessaire.
Le moment est arrivé pour quelques conclusions générales ; ce sera pour demain. (F.R.)