Prudence raisonnable. L'évolution des nouvelles démocraties arabes est suivie avec une sympathie inchangée, mais également avec une certaine prudence. L'enthousiasme qui a accueilli le printemps arabe subsiste ; mais avec la conscience que l'élimination des dictateurs et d'une classe politique corrompue, et leur remplacement par un régime de démocratie et de liberté, n'est qu'un point de départ. C'est la suite qui est difficile ; elle implique que la consolidation du nouveau régime soit accompagnée par la naissance d'une économie viable, car - il ne faut jamais l'oublier- l'objectif prioritaire des jeunes en révolte était un emploi et la justice sociale. Dès le départ, cette rubrique avait mis en garde contre la rhétorique simpliste ; le caractère démagogique de certains commentaires était superficiel, au point de paraître ingénu et parfois fastidieux.
Du Maroc au Golfe. Les mouvements qui se sont multipliés sont dans l'ensemble positifs, car ils visent des régimes plus libres et ils entraînent des changements même dans les pays qui gardent leur régime, comme le Maroc et l'Algérie. Le ministre marocain des Affaires étrangères, après avoir décrit les transformations en cours, a ajouté: « Le modèle marocain, au même titre que les expériences turque et indonésienne, confirme que l'Islam est parfaitement compatible avec la démocratie, les libertés et les droits de l'homme ». Il serait ingénu de s'attendre partout à des évolutions vers des démocraties «à l'européenne». Prenez le cas du Bahreïn: les conflits sont largement liés à la division de la population entre sunnites et chiites ; or, si deux tendances musulmanes s'affrontent, comment le pays pourrait-il évoluer vers un régime laïque dans lequel toutes les religions seraient sur un pied d'égalité ? Le Bahreïn n'est qu'un exemple: aucun pays de la même zone ne s'orientera vers le couple liberté/démocratie tel qu'il est conçu en Europe.
De l'Égypte à la Libye. Même dans des pays géographiquement proches du rivage européen et clairement orientés vers un régime de liberté, l'évolution future n'est pas toujours évidente. En Égypte, c'est l'armée qui prépare et organise le passage à la démocratie. Or, cette armée est presque totalement financée par les États-Unis; une dose considérable d'ingénuité serait nécessaire pour ne pas voir un lien entre ce financement et le maintien de l'accord égyptien avec Israël. Et le rôle de l'armée est déjà contesté. L'Égypte est un cas unique par l'héritage d'une civilisation incomparable et des perspectives économiques favorables, grâce au Canal de Suez ; il faut que l'armée joue loyalement son rôle et que le pays ne glisse pas dans l'intolérance religieuse.
Et que dire de la Libye ? Cette rubrique avait anticipé les risques politiques et psychologiques de l'intervention armée à caractère trop euro-américain ; elle avait aussi rappelé la menace ancienne du colonel Kadhafi de lancer dans la mer, direction l'Italie, hommes, femmes et enfants d'Afrique noire, si le gouvernement italien ne considérait plus comme valables les engagements souscrits avec lui. Il concrétise sa menace, avec les effets dramatiques ignoblement prévus et organisés. Quelle sera l'évolution ? Barack Obama semble de moins en moins enthousiaste envers l'intervention militaire de son pays ; Kadhafi donne l'impression de rechercher une issue ; on parle de la reprise de la production de pétrole ; même l'hypothèse de diviser la Libye dans les trois parties originaires est évoquée. Tout bouge, aucune prévision sérieuse n'est possible.
Point d'interrogation tunisien. La Tunisie dispose d'un gouvernement «nouveau régime» et elle demande à juste titre le soutien de l'Europe. Elle l'aura. Mais certains aspects de l'évolution ne correspondent pas aux espoirs et aux attentes. Une partie significative des jeunes qui se sont battus pour la transformation ne paraît pas confiante dans la nouvelle réalité ; au lieu d'y plonger corps et âme, leur souci est de se précipiter vers l'Europe, en clandestins, sans pouvoir faire appel au droit d'asile ; et ils refusent d'être reconduits vers leur patrie, et les autorités de Tunis n'acceptent le retour qu'à ceux qui le demandent. En fait, pour la plupart de ces clandestins, l'Italie n'est qu'un lieu de transit: leur but est de se rendre dans d'autres pays de l'UE, notamment en France, pays dont ils connaissent la langue et où des centaines de milliers de leurs concitoyens habitent déjà. L'Italie a négocié avec Tunis des compromis en acceptant d'octroyer aux clandestins des titres de séjour provisoires qui permettraient à leurs titulaires de circuler dans l'espace Schengen ; mais la France et l'Allemagne ont rappelé les conditions nécessaires pour ces déplacements.
Au-delà de l'aspect juridique, les questions essentielles subsistent: pourquoi un nombre considérable de jeunes Tunisiens ne veulent-ils pas rester dans leur pays libre et démocratique ? Pourquoi les nouvelles autorités tunisiennes s'opposent-elles à leur retour ? Cette rubrique fera le point demain. (F.R.)