L'objectif est justifié, mais… Un moment de perplexité, ça arrive. Cette rubrique ne va certes pas changer son orientation pro-communautaire, car les critiques injustes portées à la construction européenne sont telles que mon premier souci sera encore longtemps de clarifier les incompréhensions et de corriger les mensonges. Mais voici qu'une initiative à laquelle plusieurs pays communautaires participent suscite chez moi quelques perplexités et provoque une certaine gêne. Je me réfère à l'actuelle opération en Libye. Non pas à l'initiative en elle-même, ni à ses objectifs: comment ne pas appuyer la protection des populations ? Pour la comprendre, il suffit de relire les déclarations de M. Kadhafi, qui avait annoncé « un bain de sang », son intention « d'exterminer les cafards maison par maison », sa volonté d'être « sans pitié ». L'autorisation internationale d'intervenir et la mobilisation des forces nécessaires étaient non seulement justifiées mais indispensables.
Opération néocolonialiste ? Qu'est-ce qui me gêne, alors ? Deux constatations. La première est que tout a évolué pour donner aux événements le caractère d'un conflit entre Américains et Européens d'un côté, Arabes et Africains noirs de l'autre (on sait que M. Kadhafi a toujours refusé de participer à la soi-disant Union pour la Méditerranée, voulue par la France, en faveur de l'Union africaine, qu'il a toujours amplement financée). Il est vrai que la Ligue arabe avait d'abord appuyé la résolution de l'ONU autorisant l'action, ce qui en corrigeait la signification, mais elle a fait ensuite marche arrière ; et ce n'est pas le soutien qui subsiste du Qatar et des Émirats arabes unis qui modifie la situation. Voici donc la voie ouverte à ceux qui veulent présenter l'action en cours comme une opération néocolonialiste. La guerre d'Irak et celle qui se poursuit en Afghanistan sont évoquées, et le président Obama ne peut pas s'y opposer. L'exploitation de la situation en ce sens est déjà une réalité, en y ajoutant même l'aspect religieux, car M. Kadhafi a évoqué les agressions des Croisés en précisant: « C'est tout simplement une croisade colonialiste qui risque de déclencher des croisades encore plus larges ». Le ministre allemand des Affaires étrangères avait flairé cette situation, en dénonçant explicitement le risque de donner l'impression d'un affrontement de l'Occident contre le monde arabe, ou textuellement d'une « croisade chrétienne contre des populations musulmanes ». Le fait que les grands pays tiers comme la Russie, le Brésil, l'Inde, etc. se sont abstenus, renforce encore davantage cette impression.
En outre, l'absence de position européenne commune sera encore une fois présentée comme la preuve que l'UE ne fonctionne pas en tant qu'ensemble, alors qu'on ne lui a jamais attribué de pouvoirs réels en politique étrangère (même si le Traité de Lisbonne en prévoit la possibilité).
Une affaire pétrolière ? La deuxième constatation désagréable concerne l'avalanche de références et de déductions, plus ou moins fondées, sur les sous-entendus économiques de l'affaire. Le pétrole libyen est évoqué sans cesse dans les analyses et les commentaires, comme si les problèmes de paix et de guerre n'étaient en réalité qu'une couverture d'intérêts pétroliers ! Certes, le gaz et le pétrole libyens existent, et M. Kadhafi a déjà déclaré qu'il prendra de nouvelles routes d'exportation; et le moment venu il faudra bien en discuter. Mais je refuse de croire que cet aspect soit actuellement la motivation essentielle de l'opération Libye et qu'il influence l'attitude actuelle de M. Sarkozy ou d'autres protagonistes. Je préfère croire à la motivation citée par le ministre français des Affaires étrangères à Bruxelles: « Si nous n'avions pas décidé ce qui a été décidé, en ce moment Benghazi serait dans un bain de sang ».
Sans oublier Tunisie et Égypte. Mes perplexités ne se limitent pas au dossier libyen. La situation et les attitudes de la Tunisie et de l'Égypte, c'est-à-dire les deux pays qui ont assez largement réussi leur évolution, doivent aussi être en partie clarifiées. Les jeunes Tunisiens devraient comprendre que si leur pays a conquis la liberté et la démocratie, ils ne peuvent pas se rendre en tant que clandestins en Europe, car le droit d'asile n'existe que pour ceux qui sont persécutés chez eux ou qui risquent de l'être. Il est d'ailleurs normal qu'ils contribuent chez eux aux progrès de leur pays, au lieu de quitter femmes et enfants pour s'établir clandestinement en France ; et si la route clandestine répond à d'autres causes et objectifs, c'est l'UE qui doit se méfier. Quant à l'Égypte, c'est aux militaires que la population a confié la tâche de préparer la nouvelle Constitution et les prochaines élections ; rien à dire, sinon rappeler que l'armée égyptienne est financée presque totalement par les États-Unis, et que la condition de ce financement réside essentiellement dans l'accord entre l'Égypte et Israël. La dénonciation éventuelle de cet accord modifierait radicalement la situation.
Je termine ainsi mon exercice de lucidité, en m'excusant s'il a blessé quelqu'un. (F.R.)