Et la Libye ? À mes yeux, Mouammar Kadhafi est le plus radicalement anti-démocratique des tyrans dont les peuples arabes se sont libérés, ou sont en train de le faire. Sa réaction à ces événements a été explicitement négative, pour la simple raison que son régime est au moins aussi tyrannique que ceux qui s'écroulent. Son fanatisme religieux est total, avec aussi des aspects ridicules, comme son exigence de planter sa tente, pour dormir et pour recevoir, dans un parc de Rome ou de Paris lorsqu'il s'y rend. Mais le pétrole de son pays est de très bonne qualité… En outre, l'Italie a dû céder à ses prétentions pour éviter qu'il laisse la voie libre à tous les Africains clandestins qui rêvent d'Europe ; c'est une collaboration obligatoire. Or, le peuple libyen fait lui aussi des tentatives pour arracher un peu de démocratie ; la répression est cruelle. Et Kadhafi s'est opposé avec vigueur aux mouvements d'ailleurs. Qui dans l'UE osera s'exprimer officiellement sur ce pays de façon explicite ?
Tunisie: signification et risques. Les exodes massifs de Tunisiens vers l'Europe valident, à mon avis, l'invitation de cette rubrique à la prudence (EUROPE n° 10304). Certains commentaires dithyrambiques relèvent de la démagogie ou du moins de la rhétorique. Les Tunisiens, ainsi qu'ensuite les autres peuples qui en ont suivi l'exemple, aspirent à se libérer des tyrans et établir la démocratie, c'est évident, mais ils recherchent tout autant un meilleur niveau de vie et surtout du travail. Or, ceci ne s'improvise pas ; cela demande des capacités opérationnelles et surtout du temps. La recherche anxieuse et parfois désespérée de rejoindre l'Europe répond à cet espoir, et implique aussi un double danger: que dans la foule des partants se soient infiltrés des protagonistes de l'ancien régime et des délinquants professionnels. Ceux qui ont vraiment droit à l'asile ne sont pas nombreux ; l'Europe ne peut pas accueillir tous les Méditerranéens qui cherchent un emploi, surtout dans l'actuelle conjoncture de chômage dans presque tous les États membres.
Les quelques lignes qui précèdent déplairont à plusieurs lecteurs ; mais j'estime qu'elles sont plus utiles qu'une certaine démagogie galopante. Aider la Tunisie, oui ; accueillir tous les Tunisiens qui aspirent à l'Europe, c'est impossible.
En attendant l'Iran… C'est un espoir qui paraît aujourd'hui absurde, mais je l'avoue: j'attends l'Iran parmi les pays qui évoluent ou évolueront vers la démocratie. Cette ancienne Perse de Xerxès qui faisait fouetter la mer démontée lorsqu'elle gênait ses opérations militaires… Je sais bien que pour le moment il n'y a rien à espérer, pourtant en Iran aussi le peuple a essayé de réagir ; pourquoi exclure le grand changement ?
L'Iran serait alors non seulement un pays plus libre mais aussi un partenaire économique de l'UE en tant que fournisseur important de pétrole, pour alimenter Nabucco ou le South Stream.
Rôle de la Turquie. Les organes d'information parlent de plus en plus de la possibilité que le régime politique de la Turquie actuelle soit pris comme modèle par la Tunisie, par l'Égypte et par d'autre pays arabes qui se sont révoltés contre les régimes antidémocratiques. Je constate que cette hypothèse ne se fonde jamais, à ma connaissance, sur l'hypothèse d'une Turquie qui évoluerait vers l'adhésion à l'UE, mais de la Turquie en tant que telle, avec sa politique étrangère et son autonomie. Mme Beril Dedeoglu, de l'Université Galatasaray d'Istanbul, a déclaré dans une interview: « Les négociations d'adhésion à l'UE ont joué un rôle énorme dans le processus (d'évolution de son pays), même si aujourd'hui le divorce est prononcé entre l'UE et la Turquie ». En interprétant le terme «divorce» comme l'ouverture d'une perspective de liens encore plus étroits que ceux qui déjà existent, un vrai «partenariat privilégié», je prends acte de l'évolution en Turquie même.
Une enclave russe. Est-il normal que la Russie ait la souveraineté sur un morceau du territoire de l'UE ? Je ne me réfère pas à une question de frontières, lesquelles, on le sait, varient au cours de l'histoire. Je me réfère à une vraie enclave interne, Kaliningrad, qui n'est en réalité que la ville allemande de Königsberg, lieu de naissance d'Emmanuel Kant, soustraite à l'Allemagne après la guerre. À ma connaissance, les autorités allemandes ne l'ont jamais revendiquée, et on peut les comprendre. J'estime que l'UE en tant qu'ensemble devrait évoquer le problème dans le cadre du renforcement du partenariat avec la Russie, car une telle enclave est une anomalie. C'est mon avis, et comme disait M. Prudhomme, je le partage.
(F.R.)