Avec un certain scepticisme. Quels sont les vrais problèmes de la politique communautaire de l'énergie que le Conseil européen du 4 février n'a même pas abordés ? Négligés, ils ont soustrait toute signification au texte qu'il a adopté à ce sujet (voir cette rubrique d'hier). Je vais les rappeler, ces problèmes, mais en doutant qu'ils soient discutés à ce niveau quant au fond dans un avenir proche ; mon impression est qu'un Sommet effectivement consacré de façon spécifique à l'énergie n'est pas pour bientôt.
Le chaos des relations avec les pays tiers fournisseurs. Les vrais problèmes concernent en premier lieu l'approvisionnement énergétique de l'UE, donc les relations avec les pays tiers fournisseurs. Aspect vital car, quelle que soit l'efficacité du fonctionnement du marché intérieur, les importations massives de pétrole, de gaz, de plutonium, etc. demeurent indispensables ; et, dans ce domaine, malgré l'un ou l'autre cas sporadique de coordination partielle entre quelques gouvernements, chaque État membre agit pour son compte.
Au début décembre de l'année dernière (bulletins N° 10271 et N° 10272), cette rubrique avait déjà dénoncé la situation, dans l'espoir ingénu que le Sommet énergétique convoqué par M. Van Rompuy aurait permis, je ne dis pas de définir une politique extérieure commune, mais au moins d'en débattre et de s'orienter dans cette direction, de définir quelques principes ou règles et d'organiser une procédure incluant la Commission européenne. Actuellement, entre les États membres, il n'y a aucune coopération, mais plutôt une sourde rivalité ; les États membres non impliqués dans un projet, ainsi que la Commission, apprennent souvent les initiatives nationales par les déclarations du gouvernement concerné ou en lisant les journaux.
Le cas des rencontres bilatérales Vladimir Poutine/Silvio Berlusconi est le plus spectaculaire et le plus cité (il figure même dans les célèbres documents diplomatiques américains confidentiels devenus publics), mais il n'est pas unique, loin de là. Et il ne faut pas oublier le pouvoir des grandes compagnies pétrolières multinationales (ou dans quelques cas, nationales), qui agissent en toute autonomie ou bien s'appuient sur les autorités nationales pour obtenir le soutien politique aux actions qu'elles ont envisagées ou qu'elles préparent.
En fait, chaque grand projet d'approvisionnement est controversé: soutenu par un gouvernement, il est contesté par d'autres, même s'il a acquis formellement un caractère européen comme Nabucco. Certains États membres soutiennent South Stream en tant qu'alternative à Nabucco, d'autres s'opposent à South Stream en estimant que désormais le parcours Russie/Ukraine est devenu sûr ; et ainsi de suite.
La démocratie et les droits de l'Homme. Le deuxième aspect qui devrait être discuté au niveau européen est lié au premier et il est politiquement encore plus délicat: je me réfère au comportement à tenir à l'égard des pays fournisseurs ou de transit qui dérivent vers des régimes ouvertement antidémocratiques. Ce n'est pas de la théorie, un cas est en discussion en ce moment même: celui de l'Ouzbékistan, pays de transit et lui-même important producteur de gaz. Après des événements dramatiques de répression interne, l'UE avait pris des sanctions sévères contre ce pays. Elles ont été ensuite suspendues, et le président ouzbek Islam Karimov a été invité à Bruxelles par M. Barroso, qui a signé avec lui un protocole d'entente sur l'énergie. Certes, le président de la Commission a assuré avoir évoqué avec vigueur ses préoccupations en matière de respect des droits de l'Homme et de libertés fondamentales, et il a rappelé ensuite que les ministres des Affaires étrangères de l'UE étaient convenus auparavant de renforcer les relations avec ce pays. Logiquement, ceci n'a pas empêché les ONG de défense des droits de l'Homme de protester vigoureusement.
Comment interrompre ou bloquer en partie la construction ou le fonctionnement d'infrastructures qui impliquent des dizaines d'années de travaux et investissements pharamineux dont dépend l'approvisionnement énergétique de l'UE ? Que cela soit clair: je ne prétends aucunement avoir une réponse à ce problème épineux, loin de là. Je constate simplement qu'il existe, et que les chefs de gouvernement devraient l'évoquer.
Concrétiser les souhaits vagues. Le troisième volet d'un vrai Sommet énergétique concerne la concrétisation des mesures relatives au marché intérieur qui, dans le texte approuvé la semaine dernière, n'ont été évoquées que sous la forme de souhaits, ou carrément évitées lorsqu'elles sont controversées, comme la gestion du gaz de schiste (shale gaz) sur le territoire européen et quelques autres aspects à clarifier.
La solution radicale. On le voit, les problèmes sont tellement complexes et les chances d'un véritable débat au niveau le plus élevé sont pour le moment tellement minces, que la seule solution radicale sera peut-être la création d'un nouveau traité spécifique « Énergie » et d'une Communauté ad hoc, proposée par Jacques Delors: elle pourrait se concrétiser un jour, mais qui sait quand. (F.R.)