Au niveau le plus élevé. Il serait illusoire de s'attendre à des résultats rapides dans le domaine si complexe des relations de l'UE avec les pays tiers fournisseurs de gaz et du pétrole ; mais la convocation par M. Van Rompuy d'un Sommet ad hoc, au début février, est un premier pas significatif (voir cette rubrique d'hier). Après les polémiques qui ont suivi la publication des documents diplomatiques américains, le ministre italien des Affaires étrangères Franco Frattini a déclaré: pour l'approvisionnement énergétique, «notre route est la différenciation: Russie, Libye, Algérie, pays du Golfe. C'est l'Italie qui décide.» Il faut espérer que cette réponse «nationale» aux États-Unis ne ferme pas la porte à la coopération européenne. Pour le moment, la coordination et la solidarité entre les États membres, on ne la voit pas. Chacun des grands projets pour l'approvisionnement de l'Europe est appuyé par les uns et, plus ou moins ouvertement, contesté par d'autres, que l'itinéraire passe par la Turquie ou par la mer Noire, par l'Ukraine ou par la Pologne, ou par la mer Baltique. Ces projets sont en partie concurrents, tous très coûteux et très lents à réaliser. Il faut en parler dans le cadre communautaire au niveau le plus élevé, comparer les positions, faire un peu de clarté.
Équilibre difficile entre l'efficacité et les principes. Il faudrait en même temps réfléchir aux limites des positions de principe et aux relations, si délicates, entre l'efficacité et une certaine démagogie. Si, après mûre réflexion, un projet est retenu, il ne pourra pas ensuite être suspendu et encore moins abandonné à cause de lacunes ou déficiences d'un pays fournisseur, ou d'un pays de transit, en matière de droits de l'homme, ou du respect de la liberté de la presse. C'est auparavant qu'il faut réfléchir. Certes, les lacunes en ces domaines doivent être dénoncées, et l'UE a raison de demander à l'avance autant de garanties que possible et de maintenir la pression afin que certains principes soient respectés. Mais les projets visant à assurer la régularité de l'approvisionnement énergétique futur de l'Europe, les infrastructures qui demandent des dizaines d'années de travaux et des investissements faramineux, ne peuvent pas être interrompus, sauf dans des cas tout à fait exceptionnels. Un exemple ? Personne n'ignore que l'Iran devrait être un jour l'un des principaux fournisseurs de Nabucco ; mais on ne le dit pas. Les situations peuvent évoluer.
Une situation très complexe. Il faut en outre être conscient que chacun des interlocuteurs de l'Europe se préoccupe essentiellement de ses intérêts. Même l'attitude américaine ne peut pas être considérée comme désintéressée et dépourvue de sous-entendus. Les États-Unis étaient importateurs de gaz, ils sont devenus un grand producteur/exportateur grâce au développement du gaz de schiste. Ils sont aujourd'hui des concurrents directs de la Russie, et à un prix considérablement moins élevé que celui que Gazprom avait obtenu de ses clients européens. D'autres pays producteurs tels que l'Algérie, le Qatar et le Nigéria, qui ont perdu le débouché américain, en cherchent d'autres, en Europe surtout.
L'Italie, pour garantir son approvisionnement, avait auparavant conclu des accords avec Gazprom fondés sur le principe que les quantités convenues sont facturées même si elles ne sont pas entièrement prélevées. Les prix que la compagnie russe avait convenu en son temps avec Ruhrgas et Wingas (Allemagne), ENI (Italie), GDF Suez (France) et Botas (Turquie) étaient sensiblement supérieurs aux prix actuels du marché ; Gazprom a accepté en début d'année de les réduire un peu, ce que lui a coûté assez cher mais n'a pas couvert la différence. Au point qu'une autre entreprise, Edison, a porté l'affaire du prix du gaz russe dans les contrats à long terme devant le tribunal d'arbitrage de Stockholm. Faut-il rappeler que la Commission européenne avait contesté au départ ces contrats à long terme en les considérant comme incompatibles avec les règles de concurrence ? En même temps, Gazprom a obtenu un accès partiel direct au marché italien. On voit à quel point la situation est complexe.
S'y ajoutent les complications de la production africaine, où le chaos est à première vue total, parmi des conflits qui impliquent parfois, de manière dramatique, les populations locales.
En attendant que le projet Delors mûrisse. Tout est à discuter et à négocier. L' objectif de ces rappels est simplement de réaffirmer la nécessité que l'UE en discute au niveau le plus élevé, dans le but de rétablir un minimum de cohésion et de solidarité entre les États membres et de permettre que la voix européenne soit entendue au niveau mondial, dans l'intérêt de tous. Le Conseil européen de février ne sera qu'un début. Sans oublier qu'une fois de plus la voie de l'avenir a été indiquée par Jacques Delors: un nouveau traité européen spécifique pour l'énergie. Comme à propos de la gouvernance économique, des années seront nécessaires pour que cette idée progresse. Qu'au moins le premier pas, réfléchir ensemble, soit accompli.
(F.R.)