Pourquoi un commentaire de plus sur les questions monétaires, en ce moment où ils pullulent et la situation évolue de jour en jour ? Parce que dans la plupart des cas les prises de position reflètent l'opinion spécifique ou la position politique de leur auteur, chacun faisant valoir des arguments valables à l'appui de ses thèses. Il n'est pas facile de se faire une opinion. D'où cette tentative d'un commentaire faisant le point sur quelques aspects essentiels et s'efforçant d'en simplifier les effets et l'acceptabilité.
La disparition de l'euro n'est pas une option valable. La suppression de l'euro ou la sortie de la zone euro par les pays en difficulté n'est pas considérée, en général, comme une option valable. La phrase d'Herman Van Rompuy sur le risque que l'existence elle-même de l'UE soit en danger a été très souvent mal comprise. Ce qu'il a dit, c'est que la disparition hypothétique de l'euro mettrait en cause l'existence de l'UE elle-même: ce qui disparaîtrait, ne serait pas seulement la monnaie commune, mais aussi l'espace sans frontières, la politique de cohésion, la politique agricole, le soutien communautaire aux pays moins favorisés. C'était, de la part du président du Conseil européen, une espèce de mise en garde.
Sortir de la zone euro ne serait pas efficace. La sortie volontaire de la zone euro par les États membres en difficulté serait ruineuse pour ces pays eux-mêmes. Ils pourraient dévaluer radicalement la monnaie nationale retrouvée, mais leur dette est libellée en euro ; le coût du remboursement serait donc augmenté proportionnellement. Et ils perdraient en même temps les soutiens résultant de leur appartenance à la zone. C'est une hypothèse souvent formulée mais qui impliquerait en pratique que les pays en question sortent de l'UE elle-même, ce qui est maintenant possible: si quelqu'un le souhaite, la porte de sortie est ouverte.
Deux zones euros ? Des hypothèses alternatives ont été formulées, dont l'une fondée sur la création de deux zones euro. La monnaie serait la même pour les deux zones, mais avec des compétences différentes. La première zone réunirait Allemagne, Hollande, Belgique, Luxembourg, Autriche et Finlande, et aussi Suède et Danemark, qui franchiraient le pas ensemble. France et Italie seraient reléguées dans la deuxième zone, avec les «PIGS». Il semble évident que la gestion de l'euro reviendrait au premier groupe, les pays du second étant simplement «utilisateurs» de la monnaie commune.
Une solution moins radicale, soutenue en particulier par le Centre d'études Bruegel, ne casserait pas la zone euro elle-même, mais serait fondée sur la création de deux catégories distinctes de bons du Trésor: les bons bleus émis par le groupe de pays dont le déficit budgétaire ne dépasse pas 60% du produit national, les bons rouges émis par les autres pays, sous leur responsabilité. Qui achète les « rouges » bénéficierait de taux d'intérêt élevés mais partagerait les risques liés aux conditions de remboursement le moment venu.
La première formule rencontre critiques et oppositions. Le glissement de la France et de l'Italie dans la seconde catégorie serait évidemment rejeté a priori à Paris comme à Rome. Selon les experts, pour ces deux pays, tout dépend de la réduction de la dette publique et du déficit budgétaire. L'Italie fait valoir que sa dette hallucinante est essentiellement « nationale », les propriétaires des bons étant italiens ; les économistes répondent que la richesse privée réduit la dette publique à la condition qu'elle n'échappe pas à l'impôt. Presque tous les États membres de la deuxième catégorie subissent d'ailleurs les effets de l'évasion fiscale, de l'illégalité et d'autres fléaux. Selon la formule caustique du président du Groupe de l'euro, Jean-Claude Juncker, « nous savons tous ce qu'il faudrait faire, ce que nous ne savons pas est comment être élus à nouveau après l'avoir fait ». Jusqu'à quel point les peuples concernés accepteront-ils l'austérité indispensable, et les citoyens allemands surmonteront l'impression (largement fausse) de payer pour tous ? Malgré les difficultés, la formule de Mme Merkel sur l'implication des acheteurs dans les risques paraît justifiée et incontournable.
Choix fondamental inévitable. On pourrait multiplier les exemples des solutions visant à combiner la sauvegarde de la valeur de l'euro avec l'intention d'exprimer concrètement la solidarité aux pays en difficulté. Ce qui résulte de cet ensemble de réflexions et de projets est l'impossibilité que la zone euro fonctionne si les comportements des pays qui en font partie ne sont pas compatibles. L'objectif d'instruments tels que le semestre européen et le renforcement de la gouvernance économique commune est justement de surmonter l'incompatibilité des comportements. Beaucoup d'efforts et de compromis sont encore indispensables. Mais à un moment donné l'UE ne pourra pas éviter les choix fondamentaux sur son évolution politique future, en direction d'une entité fédérale ou d'une simple coopération entre les États membres.
(F.R.)