Processus compliqué et progressif. Il faut l'admettre: la nouvelle structure institutionnelle de l'UE rencontre quelques difficultés pour s'affirmer au niveau international. Herman Van Rompuy n'est pas aisément reconnu, à côté de José Manuel Barroso, en tant que voix officielle de l'UE au niveau le plus élevé, ni par l'opinion publique mondiale ni par ses interlocuteurs étrangers. Ceci est encore plus vrai pour Catherine Ashton, que l'on présente souvent (de manière inexacte) comme ministre européen des Affaires étrangères. Aux États-Unis et ailleurs, d'autres personnalités européennes représentatives des États membres sont davantage connues et suivies, aussi bien par les moyens d'information que par les opinions publiques.
M. Van Rompuy est originaire d'un petit Etat membre, ce qui n'a évidemment aucune signification. Mais des polémiques récentes ont prouvé qu'à l'intérieur même de l'UE l'on mélange parfois une fonction communautaire avec le pays d'origine de celui qui l'exerce ; comment s'étonner si ceci arrive dans d'autres continents ? Au sein de l'Union, M. Van Rompuy s'affirme de jour en jour ; à l'extérieur, le processus est plus lent. De toute évidence, il n'est pas aisé pour M. Obama de s'habituer à ce que dans les sommets UE/États-Unis ses interlocuteurs sont M. Van Rompuy et M. Barroso. Lors du sommet récent UE/ASEM, les chefs de gouvernement des pays asiatiques estimaient qu'il revenait au chef d'État ou de gouvernement d'un pays européen de présider les travaux, et ils n'ont accepté qu'après de longues hésitations que la présidence soit confiée à M. Van Rompuy. La situation pourra évoluer à partir du moment où la gouvernance économique européenne (que le Conseil européen entend conduire directement) sera en place.
Mme Ashton rencontre encore plus de difficultés pour s'affirmer, car l'UE n'a pas une politique étrangère commune. Ce qui existe, ce sont des positions sur tel ou tel sujet spécifique, avec des lacunes évidentes (comme à propos de la reconnaissance du Kosovo). Pour le moment, les déclarations diffusées par Mme Ashton n'ont pas davantage de saveur que les résolutions que Parlement européen approuvait en abondance lorsqu'il n'avait pas de pouvoirs réels. La voix de l'Europe sera mieux entendue lorsque les positions communes auront augmenté en nombre et en importance grâce notamment au service diplomatique européen (dont toutefois le fonctionnement est encore entouré d'incertitudes et divergences).
Rappel de l'essentiel. Une fois de plus, Jacques Delors nous ramène à l'essentiel. Il m'arrive de douter de l'utilité de rappeler sans cesse, dans cette rubrique, la signification de la construction européenne et de souligner l'importance de l'action de l'UE malgré ses retards et ses lacunes. Dans son discours de la semaine dernière à l'occasion du XXème anniversaire de la réunification allemande, Jacques Delors a dit notamment: « Nous, les contemporains des événements passés, nous devons en témoigner. Les nouvelles générations doivent être instruites de cette période, faute de l'avoir vécue. Aujourd'hui, elles vivent dans un univers de prospérité et de paix, tout en voyant le monde présent secoué par des tensions et des révoltes ». Il avait en même temps regardé en avant, en affirmant que le moment est venu de faire les choix pour l'avenir, en invitant à récupérer l'esprit qui avait inspiré les commencements: « l'héritage qui a été transmis porte avant tout sur le pourquoi voulons-nous être ensemble, davantage que sur les traités et les nécessaires arrangements institutionnels». Et il avait ajouté: « L'Union économique et monétaire constitue, que l'on l'aime ou non, le lien le plus fort entre les pays qui partagent la même monnaie, avec les droits mais aussi (beaucoup en Europe ont tendance à l'oublier) les devoirs que cela entraîne ».
Quelques jours auparavant, dans une interview, en parlant de progrès sur des points concrets, M. Delors avait cité notamment le domaine de l'énergie, où il est de plus en plus nécessaire pour les Européens d'agir ensemble, alors que pour le moment c'est le vide. Cette rubrique reviendra sur cet aspect.
Double enseignement. La condamnation de Jerôme Kerviel, ancien trader de la Société Générale, à cinq années de prison et à rembourser 4,9 milliards d'euros ne mérite pas beaucoup de commentaires. Que la responsabilité des pertes pharamineuses résultant des opérations financières de ce personnage soit attribuée à lui-même (ainsi que l'a décidé le tribunal parisien) ou aux dirigeants de la Banque (ainsi qu'il le prétendait lui-même), ne change rien à l'essentiel: le scandale est que la spéculation puisse entraîner des pertes ou des gains d'une telle envergure, sans aucun avantage pour l'économie. Si une manœuvre réussit, les banquiers encaissent des bonus incroyables ; si elle échoue, la banque est perdante, et ses clients aussi. L'enseignement est double: confirmation qu'il était possible de manipuler de tels montants par pure spéculation ; exigence que les responsables politiques en tirent les enseignements appropriés.
(F.R.)