Réticences compréhensibles. Le développement des échanges commerciaux n'a pas été tout à fait oublié par la G 20, mais il est resté dans l'ombre par rapport aux questions financières et économiques. Cette rubrique reviendra sur les résultats dans ces deux derniers domaines, amplement résumés dans les pages suivantes. L'aspect commercial, négligé à Toronto, mérite quelques remarques. Dans leur déclaration finale commune, les deux présidents des institutions communautaires, Herman Van Rompuy et José Manuel Barroso, ont souhaité le progrès du Doha round en soulignant que le commerce peut aider la croissance sans impliquer des charges, ni fiscales ni autres, pour les consommateurs. Pourtant, il faut bien constater qu'aujourd'hui l'atmosphère n'est pas favorable au développement illimité du libre commerce dans le monde.
Pendant des années, l'expansion des échanges a été le symbole du progrès économique mondial, le commerce se développait à un rythme nettement supérieur à celui de la production et d'autres indicateurs. Je ne crois pas que ce modèle soit mauvais a priori. Dans l'histoire du monde, les civilisations n'ont pas apporté à l'humanité les mêmes découvertes: c'est l'échange des produits et des connaissances qui a ouvert à chacun la possibilité de bénéficier des progrès des autres: la roue, la soie, le papier, le moteur à explosion, l'électricité et ainsi de suite. Les réticences actuelles ne résultent pas de l'expansion du commerce mais des abus, des excès et des déviations. Les produits falsifiés n'ont pas la qualité et les caractéristiques de l'original, à commencer par les faux médicaments, les produits alimentaires, et ainsi de suite. Si ces fléaux ne sont pas efficacement combattus et éliminés, la méfiance à l'égard de la liberté totale des échanges continuera à croître.
Exigences nouvelles. Aux exigences anciennes s'ajoutent de plus en plus les exigences nouvelles, concernant la propriété intellectuelle, la sauvegarde de la nature, la qualité de l'alimentation, le respect des animaux, les conditions loyales de concurrence. Personnellement, j'ajouterais aux objectifs licites, pour un continent ou pour les larges espaces, le droit à l'autonomie alimentaire, condition indispensable de l'autonomie tout court, donc de la liberté. Pourquoi y revenir aujourd'hui ? Parce que les difficultés que continuent à rencontrer aussi bien la conclusion des négociations commerciales multilatérales du Doha round que certains accords commerciaux bilatéraux de l'UE ne seront pas surmontées sans prendre en considération les exigences citées. Auparavant, les réticences étaient le fait des secteurs économiques directement concernés: les constructeurs automobiles contestent l'ouverture totale du marché européen aux constructeurs automobiles coréens qui utilisent des pièces détachées chinoises importées à droits nuls ; les agriculteurs s'estiment discriminés étant soumis à des obligations de qualité et de respect des animaux auxquelles échappent les producteurs d'autres continents. Les lamentations ne sont pas toujours justifiées: dans plusieurs cas, les producteurs visent surtout à éviter la concurrence et défendre leurs positions acquises ; il faut rester vigilants. Mais on ne peut pas ignorer un fait nouveau significatif: dans un nombre croissant de cas, les invitations à la prudence et les critiques sont partagées par le Parlement européen, dont par exemple une partie importante demande des garanties avant que soit relancée la négociation sur le libre-échange avec les pays du Mercosur.
Pour une situation équitable. Il serait trop simpliste d'appliquer à ces attitudes le terme de protectionnisme. Il serait préférable, et plus conforme à la vérité, de parler de la recherche d'une situation équitable où la qualité des produits, le respect de la nature et la loyauté commerciale seraient dûment pris en considération. La liberté des échanges n'est pas en cause ; leur expansion a connu un ralentissement, l'année dernière même un recul, mais elle est redevenue positive, et elle avait connu auparavant un rythme dépassant largement celui de la croissance économique. Il est évidemment indispensable que l'UE respecte l'équilibre, sans négliger son statut de grand exportateur: on ne peut pas réclamer l'ouverture des frontières d'autrui et fermer les siennes. Mais il faut s'opposer aussi à l'attitude opposée: ouvrir de plus en plus ses frontières et accepter que les autres, y compris des colosses comme le Brésil et l'Inde, ne s'ouvrent pas aux produits européens. Et le respect des règles du jeu doit être radicalement renforcé ; certaines constatations, certaines données, confirment l'existence d'abus et de fraudes à des niveaux insoutenables, dont les responsables ne sont pas seulement certains milieux des pays tiers exportateurs, mais aussi la criminalité organisée européenne.
Le rappel, d'ailleurs timide, du G 20 de Toronto n'aura pas d'effet en l'absence du rétablissement du commerce équitable. Cette rubrique y reviendra.
(F.R.)