Responsabilités partagées ? L'évaluation du fonctionnement de l'Union pour la Méditerranée (UpM) publiée dans cette rubrique (bulletin n° 10156) a suscité plusieurs réactions de diplomates, fonctionnaires, juristes et d'autres lecteurs. L'Agence EUROPE avait autorisé Medafrique à reproduire notre texte ; c'est donc à ce site que les réactions ont été adressées. Toutes reconnaissent que la situation n'est pas satisfaisante ; certaines méritent d'être soulignées et appellent de ma part quelques remarques.
L'opinion que l'UpM n'est pas efficace est largement partagée, avec la tendance à considérer que la responsabilité de cet échec revient autant à l'Europe qu'aux pays tiers méditerranéens. Or, notre objet n'est pas, pour le moment du moins, de discuter du contenu de la coopération, de l'attitude que l'UE pourrait ou devrait avoir à l'égard d'Israël ou de la Libye, etc. mais d'évaluer le cadre des discussions, la structure dans laquelle la coopération doit se concrétiser. J'estime que l'UpM n'est pas efficace parce que les pays tiers ne constituent pas un ensemble qui serait l'interlocuteur de l'UE. Cette situation rend matériellement et physiquement impossible la naissance d'une zone de libre-échange globalisée ainsi que la libre circulation des personnes dans l'ensemble de la zone. En ces domaines, et dans bien d'autres, seuls des arrangements bilatéraux pays par pays sont réalisables ; et l'UE n'est pas responsable des divergences sur l'autre rive. Elle agit de la seule manière possible en développant ses coopérations bilatérales, en tenant compte des ambitions et des possibilités de chacun, et en soutenant des projets communs avec les pays qui sont disposés à y participer. D'ailleurs, plusieurs relations bilatérales se développent de façon positive, un Statut avancé a été officiellement reconnu dans quelques cas ; mais le terme Union n'a aucun rapport avec la réalité, il n'est que rhétorique et bureaucratie. Si l'Algérie ou d'autres pays affirment leur spécificité et leurs objectifs particuliers, l'UE n'y peut rien. Ce n'est pas une critique mais une constatation.
Il est significatif qu'aucune des réactions parvenues ne cite les pays balkaniques ; le caractère artificiel de leur inclusion dans l'UpM est implicitement reconnu par ce silence.
Critiques sévères. Les analyses des intervenants sont parfois virulentes. Tout en se présentant comme « diplomate », c'est un vrai pamphlet qu'a rédigé Abdellah Majed, à l'égard de la Libye imbibée de pétrodollars, l'Algérie avec son soviétisme politique et économique, le Maroc empêtré dans son dossier sahraoui, la Jordanie qui est un non-pays, et ainsi de suite. Mais même des positions moins excessives demeurent sévères. Selon le consultant Mohamed Rachidi, « le Sud pâtit de l'absence dramatique ne serait-ce que d'un début d'intégration régionale. Les échanges commerciaux de chacun se font essentiellement avec l'UE, les échanges horizontaux demeurent insignifiants (…) Chaque pays sud-méditerranéen préfère mille fois commercer avec le Nord qu'avec ses voisins, et cette situation n'est pas près de changer. » Selon Pierre M, fonctionnaire (de la Commission européenne sans doute), « chaque pays de la rive sud n'aspire qu'à s'assurer des financements et l'accès au marché européen. Tout le reste n'est que littérature.»
Mais la responsabilité de l'UE est aussi affirmée, pour son « absence persistante de volonté politique » (M. Moez). On reproche surtout à l'UE sa faiblesse et ses incertitudes dans l'affaire palestinienne (sans jamais rappeler qu'elle finance la presque totalité de l'aide à la Palestine).
Notre bulletin d'hier a fait état de la réaction équilibrée de Tamar Sioud, ancien ambassadeur de Tunisie à Bruxelles et ancien ministre des Affaires étrangères et du commerce de son pays. Il estime qu'il existe dans la rive sud, non seulement en Tunisie, « une réelle volonté politique de s'ancrer à l'ensemble européen » et que dans l'échec actuel « les responsabilités de l'Europe sont plus marquées », compte tenu de sa capacité à peser sur le cours des événements. Si l'UE ne trouve pas une issue au problème palestinien, elle « ne pourra pas éviter d'apparaître comme un donneur de leçons sans consistance et sans crédibilité. »
Une illusion dont il faut se méfier. Je crois que les pays de la rive sud doivent se méfier de l'illusion selon laquelle le problème palestinien représente la clé unique: on le résout, et presque tout est réglé. Cette conviction pourrait représenter un alibi commode pour négliger d'autres conflits bien réels, concernant Chypre, le Sahara occidental, la non-participation de la Libye, la querelle de l'eau, Ceuta et Melilla, et ainsi de suite. Il serait absurde de considérer que ces problèmes ne pourront pas être réglés ; l'Europe est bien placée pour savoir que les divergences peuvent être aplanies et que la coopération est possible. Mais il faut le vouloir, et créer et utiliser les instruments appropriés. L'Union pour la Méditerranée ne l'est pas.
(F.R.)