Deux tendances divergentes. Au-delà des textes et des déclarations officiels, la naissance de l'Union pour la Méditerranée a suscité de nombreuses prises de position du monde académique, de commentateurs et d'organismes non gouvernementaux et d'autres personnalités originaires des pays tiers méditerranéens, notamment du monde arabe. Deux grandes tendances apparaissent: l'une se félicitant du resserrement des liens avec l'Europe mais exprimant des perplexités et des critiques au projet d'Union tel qu'il existe ; l'autre reprochant à l'UE, parfois de manière virulente, d'approfondir par le biais de la nouvelle Union sa collaboration avec des dictatures et des régimes antidémocratiques, cette deuxième tendance étant appuyée par les ligues et les réseaux européens ou euro-méditerranéens de défense des droits de l'homme.
Je citerai quelques exemples, en me fondant sur des textes publiés dans la presse européenne, tout en étant conscient que les auteurs cités n'ont pas la même importance ni la même audience. L'écrivain Moncef Marzouki est représentatif du rejet radical. Il affirme notamment que l'appui européen à M. Moubarak en tant que coprésident de la nouvelle Union « rendra plus difficile la situation des démocrates arabes ». Les autorités en place « feront du nouveau machin une pompe à fric et un cadre supplémentaire pour la coopération policière ». Au mieux, il n'en sortira rien de concret sinon « un édifice fermé pour congé illimité », car l'on peut faire confiance aux dictateurs « en matière de blocage et de stérilisation ». Il rappelle que « l'unité européenne n'a démarré qu'après la chute des régimes nazi et fasciste » et que l'Espagne et le Portugal n'ont adhéré qu'après la fin de leurs dictatures ; on ne peut pas construire des unions politiques avec des partenaires en guerre, effective ou larvée. Paix, liberté et démocratie sont d'abord nécessaires.
En revanche, selon Mustapha Chérif, ancien ministre algérien qui se définit « islamologue », l'attitude de l'Europe est caractérisée par « un triptyque: laïcisme outrancier, scientisme déshumanisant, capitalisme sauvage ». Il dénonce le refus par l'Europe de « reconnaître les faits et les méfaits de la colonisation européenne », et il préconise « un partenariat entre l'Union européenne et le monde arabe », en regrettant que le concept du monde arabe comme celui du Maghreb semblent évacués (ce qui constitue une interprétation géographique de l'Union pour la Méditerranée fortement éloignée de l'officielle).
Ali Bensaad, de l'Institut de recherche et d'étude sur le monde arabe et musulman (Université de Provence), attribue l'échec des initiatives euro-méditerranéennes à l'absence d'efforts réels en faveur du développement, alors qu'il n'y a pas de sécurité sans développement. C'est l'insuffisance des moyens qui, à son avis, explique l'insuccès de tout le processus et l'amertume des pays du Sud. Il souligne l'exigence de gérer la Méditerranée comme un espace humain commun, alors que l'Europe va dans le sens d'une « fermeture toujours plus grande des frontières (…) qui humilie citoyens et dirigeants du Sud ». La tendance à considérer la libre circulation des personnes comme l'aspect principal d'une véritable Union entre les pays riverains est d'ailleurs reprise par plusieurs commentateurs.
Pour des efforts réciproques. Il me reste à souligner le plus important, à ma connaissance, des textes communs, c'est-à-dire signés ensemble par des personnalités européennes et par des personnalités originaires des pays tiers méditerranéens: la déclaration rédigée par l'écrivain européen Erik Orsenna et par Akram Belkaïd, et signée notamment par: du côté européen, Elisabeth Guigou, Alain Juppé, Romano Prodi, Chris Patten ; de l'autre côté, par l'ancien Premier ministre algérien Mouloud Hamrouche, l'ancien ministre marocain Fathallah Oualalou, l'ancien président de Mauritanie Ould-Mohamed Vall, et Kemal Davis, administrateur du programme des Nations unies pour le développement. Ce texte demande un « dialogue sans tabou à propos de la mobilité des populations (…) question essentielle dans les pays du Sud où l'on vit très mal les entraves à la circulation en direction de l'Europe, pendant que les nouvelles politiques de migration choisie les privent de leurs élites », pour conclure: « Comment parler d'Union à des populations à qui l'on imposerait de rester chez elles ? » Toutefois, en même temps, les signataires soulignent l'exigence que les pays du Sud s'unissent entre eux: « L'Union pour la Méditerranée n'aura de sens que si les pays du Sud œuvrent à intégrer leurs économies et abolir les restrictions en matière de circulation des biens et des personnes. » Ces pays doivent « lancer des initiatives politiques fortes Sud-Sud, comme l'ouverture des frontières entre tous les pays de la région et la libre circulation des personnes et des biens ».
Les conclusions résultant de cette vue d'ensemble ne sont pas, à mon avis, encourageantes. Une véritable Union pour la Méditerranée n'est pas pour demain. Je reviendrai sur les raisons. (F.R.)