Evolutions divergentes. Tous les sondages le confirment: l'opinion publique britannique demeure opposée à tout approfondissement de l'intégration européenne, donc en particulier au Traité de Lisbonne. Les analystes considèrent comme acquis qu'en cas de référendum le Royaume-Uni rejetterait ce traité, ce qui provoquerait la cassure de l'UE. Toutefois, en même temps, les autorités britanniques donnent l'impression de mieux comprendre la nécessité pour leur pays de participer aux réalisations communautaires. En particulier, le gouvernement britannique vit de plus en plus mal son exclusion des organes qui gèrent la zone euro, du point de vue monétaire (Banque centrale européenne) et du point de vue économique (Groupe de l'euro). Gordon Brown s'efforce de constituer avec l'Allemagne et la France une sorte de directoire intergouvernemental dans ces domaines (il a invité Angela Merkel et Nicolas Sarkozy à une réunion trilatérale sur la stabilité financière, voir notre bulletin n° 9569) ; mais c'est, à mon avis, une initiative qui ne dépassera pas le stade des principes généraux et de la simple coopération telle qu'elle existe aussi avec les Etats-Unis ou la Suisse. Par ailleurs, la Cour de justice vient de rejeter la tentative britannique de participer à certains aspects de l'acquis de Schengen: la Cour a confirmé que les règlements concernant «Frontex» et la gestion des passeports sont réservés aux Etats de la zone Schengen ; mais le recours du Royaume-Uni contre le Conseil de l'UE qui l'avait exclu de ces réalisations est en lui-même significatif. Je constate en outre que la protection des agriculteurs européens commence à préoccuper des membres britanniques du Parlement européen, on l'a vu à propos de l'importation de viandes brésiliennes et des soutiens à l'élevage ovin.
L'orientation pro-européenne, si valablement défendue depuis des années au sein du Parlement européen notamment par Andrew Duff et Richard Corbett (qui est, à côté de l'Espagnol Mendez de Vigo, rapporteur du PE sur le Traité de Lisbonne), et que Tony Blair s'était efforcé en vain de faire partager à son parti et à ses électeurs, semble donc gagner du terrain, du moins sur le plan pragmatique. L'étrange comportement du Premier ministre lors de la signature du Traité de Lisbonne se situe dans ce contexte. L'absence de Gordon Brown lors de la cérémonie solennelle, pour arriver en retard et signer tout seul, loin des photographes et de la télévision, serait risible si on l'interprète comme une bouderie enfantine ou un geste de mauvaise éducation (le président de la Commission européenne, après avoir exprimé sa déception, avait ajouté: il est évident que nos amis britanniques ne se sentent pas particulièrement impliqués dans les institutions européennes). Mais l'interprétation change si cette absence est considérée comme un geste à usage intérieur: une manière pour justifier le refus du référendum, en soustrayant à la cérémonie toute solennité et tout écho dans l'opinion publique et dans les media, dans le but de prouver que ce texte se limite à apporter quelques ajustements à des traités déjà en vigueur (un sondage avait indiqué quelques semaines auparavant que les 51% des Britanniques interrogés estimaient que le nouveau traité aurait des répercussions négatives pour leur pays, les 17% à peine estimant que celles-ci seraient positives).
L'objectif des conservateurs. La ratification parlementaire, si elle réussit, permettrait d'éviter la cassure spectaculaire. Mais elle ne changerait rien à la constatation que, sur le continent, on se demande de plus en plus si la Grande-Bretagne entend vraiment faire partie de l'Europe unie. À la fin juin, cette rubrique avait posé la question: Jusqu'à quel point le R.-U. fait-il encore partie de l'UE ? (bulletin n° 9458). Quelques semaines plus tard, le dernier survivant des signataires du Traité de Rome, Jean François-Poncet, avait affirmé: «Le Royaume-Uni est de plus en plus dans la position d'un membre associé de l'UE et non plus d'un membre à part entière». Et l'on peut s'interroger sur l'objectif de la campagne virulente du parti conservateur en faveur du référendum, tout en sachant de façon pertinente que le résultat serait le rejet du nouveau traité, suivi par le déclenchement des initiatives continentales pour le sauvegarder entre les pays qui seront d'accord (voir cette rubrique d'hier). Sommes-nous face à une tactique électorale, ou bien David Cameron vise-t-il effectivement l'objectif d'éliminer les politiques communes et toute trace d'intégration de l'Europe? Dans ses premières apparitions bruxelloises, l'année dernière, il avait clamé son opposition même à un traité «allégé» et annoncé qu'au sein du Parlement européen, les conservateurs quitteront, après les élections de 2009, le groupe PPE pour former un nouveau groupe politique, le Mouvement pour la réforme européenne.
Accepter l'isolement. Le Royaume-Uni est libre de ses choix, et il gardera de toute manière le droit de faire partie du marché commun. Mais il ne pourra pas s'opposer aux progrès de l'intégration européenne que la majorité des autres Etats membres voudront réaliser.
(F.R.)