Je m'étonne toujours lorsqu'un lecteur a l'impression que je suis anti-chinois. C'est le contraire qui est vrai. J'estime que la Chine non seulement a donné naissance à l'une des civilisations les plus élevées et abouties de l'histoire de l'humanité, mais qu'elle a réussi un miracle unique: la durée, depuis des milliers d'années. Les habitants de la Chine d'aujourd'hui sont les descendants directs (langue, culture, mentalité) de ceux qui ont créé cette civilisation; ce n'est pas le cas pour les autres civilisations très anciennes.
Aspects à admirer, aspects à rejeter. Cette ancienneté et cette fidélité donnent aux Chinois un bagage culturel extraordinaire et, en même temps, une aptitude presque illimitée à maîtriser les connaissances nouvelles, même celles qui ne font pas partie de leur patrimoine héréditaire. Ils assimilent, ils maîtrisent et ils innovent. Je viens d'apprendre qu'en Chine a été mise au point une technique soignant le cancer du sein sans le recours au bistouri, en détruisant par des rayons les cellules cancéreuses, et que cette méthode vient d'être utilisée pour la première fois en Europe, avec succès. La Chine est devenue le premier exportateur mondial non seulement de jouets, textiles et chaussures, mais aussi d'ordinateurs et autres produits électroniques. Elle est à l'avant-garde pour une série de produits de pointe, elle le sera bientôt pour d'autres.
Mais l'immensité de sa population et de son espace, associée à l'habilité manuelle, à la capacité d'attention et au goût d'apprendre, ont eu pour résultat que la Chine a conquis la primauté aussi dans d'autres exercices moins acceptables, tels que la contrefaçon et la maîtrise du commerce illégal qui ne respecte ni la propriété intellectuelle ni les règles d'origine. Ce sont évidemment ces dérives, ruineuses pour l'Europe, que j'ai dénoncées avec vigueur dès le commencement, lorsque trop d'intérêts, en Europe même, en tiraient profit. Mais je crois aussi avoir été parmi les premiers à reconnaître les efforts des autorités centrales chinoises pour combattre l'illégalité. Les résultats sont encore très largement insuffisants ; ce qui est compréhensible, car il n'est pas aisé de contrôler et maîtriser depuis la capitale les agissements des autorités locales et de centaines de millions de personnes entreprenantes et habiles. C'est pourquoi la dénonciation et la vigilance demeurent indispensables, ainsi que le renforcement des mesures de protection.
D'autant plus qu'une dimension supplémentaire s'est ajoutée: la menace monétaire, elle aussi à la mesure du continent chinois et de sa population, dans son double aspect: sous-évaluation de la monnaie et disponibilité presque illimitée de dollars qui permettrait théoriquement aux Fonds souverains dont dispose le gouvernement chinois de prendre le contrôle d'une large partie de l'économie européenne, y compris d'entreprises à haute technologie et d'importance stratégique. Pour la première fois, l'UE va s'exprimer sur ces matières d'une seule voix, car les responsables institutionnels européens - le président du Groupe de l'Euro, le président de la Banque centrale européenne et le commissaire européen compétent - se rendent ces jours-ci à Pékin pour en discuter, avec l'intention d'instaurer un dialogue permanent.
Dans les deux sens. Il est normal et même nécessaire qu'entre-temps notre bulletin continue à publier les informations appropriées, et cette rubrique à les commenter. Les informations vont heureusement dans les deux sens: la dénonciation des abus et des fraudes, d'une part, les progrès de la coopération avec Pékin, d'autre part. À Genève, l'OMC a ouvert plusieurs procédures à l'encontre de la Chine, à la demande de l'UE ou d'autres pays (pièces détachées automobiles, discriminations fiscales, contrefaçons). À Bruxelles, l'OLAF (Office européen de lutte antifraude) a découvert un vaste système de fraudes à l'importation de textiles et chaussures chinois, pour des millions et des millions d'euros (avec des complicités en Europe). Les sidérurgistes de l'UE ont demandé l'introduction de droits antidumping sur certains aciers chinois. Le problème colossal du piratage musical n'est pas réglé. Le nombre d'enquêtes ouvertes par la Commission européenne à propos de l'importation de jouets dangereux est toujours en expansion.
Mais en même temps, Meglena Kuneva, commissaire européenne chargée de la protection des consommateurs, a fait état d'une coopération croissante avec les autorités chinoises, qui ont elles-mêmes annulé 750 licences d'exportation de jouets qui ne répondaient pas aux normes de sécurité. Le G7 songe à un « code de bonne conduite » à l'égard des Fonds souverains (chinois et autres).
Ma conclusion est simple: le respect et l'admiration doivent aller de pair avec la surveillance et les mesures de défense, en situant la Chine sur le même plan que les autres puissances commerciales et en exigeant coopération et respect des règles souscrites en tant que membre de l'OMC.
(F.R.)