login
login
Image header Agence Europe
Bulletin Quotidien Europe N° 9537
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

UE/Russie: à propos de deux évolutions dans le domaine de l'énergie

Certains objectifs ont déjà été atteints. Dans le cadre très vaste des relations entre l'UE et la Russie, où les évolutions positives et encourageantes ne manquent pas (voir cette rubrique d'hier), le secteur de l'énergie représente toujours le secteur essentiel, et il est en perpétuel mouvement. Les trois grands objectifs de Vladimir Poutine sont clairs: a) obtenir ce qu'il appelle la réciprocité dans l'ouverture des marchés et des investissements ; b) maîtriser les énormes ressources nationales, mais sans oublier que son pays a besoin de l'Europe aussi bien comme débouché que comme fournisseur de technologie et de capitaux ; c) garder autant que possible le contrôle sur les voies d'approvisionnement de l'UE en gaz et pétrole en provenance non seulement des réserves russes mais encore de l'ensemble de la zone de l'ex-URSS.

De leurs côtés, l'UE et ses Etats membres (dont les intérêts ne sont pas toujours uniformes) s'efforcent de dessiner une stratégie globale, visant non seulement à se garantir la fourniture du gaz et du pétrole russes, mais encore à diversifier les sources, multiplier les réseaux d'approvisionnement afin que le passage par le territoire russe ne soit pas exclusif, et aussi à disposer d'instruments permettant de contrôler et limiter la présence russe dans les réseaux de transports à l'intérieur du territoire communautaire.

La Russie a déjà assez largement atteint certains de ses objectifs. Vladimir Poutine a réussi à reprendre le contrôle de l'essentiel des ressources énergétiques colossales de son pays, en renégociant (après avoir fait valoir des raisons environnementales ou fiscales) les anciens accords qui le gênaient avec des consortiums occidentaux. Le Kazakhstan est en train de suivre son exemple: il renégocie les conditions de la coopération avec un consortium euro-américain. Il est possible que les accords anciens aient été effectivement, dans quelques cas, inéquitables, et même que l'une ou l'autre entreprise occidentale n'ait pas respecté tous ses engagements. Quelques gouvernements européens sont intervenus plus ou moins explicitement dans les renégociations, confirmant la nature politique et stratégique du domaine de l'énergie et laissant tomber la fable de l'autonomie totale des négociateurs privés.

Vladimir Poutine a obtenu aussi satisfaction (largement sinon totalement) sur sa thèse de la réciprocité, selon laquelle la faculté pour les entreprises occidentales de prendre des participations dans la gestion et l'extraction des ressources russes d'hydrocarbures doit avoir pour contrepartie le droit, notamment pour Gazprom, de vendre et de distribuer directement son gaz aux consommateurs finaux européens. On sait que des accords en ce sens ont été conclus, et que d'autres suivront.

Une négociation difficile. Dans ce contexte mouvementé, les évolutions sont nombreuses et dans deux cas importants, l'initiative vient de l'UE ou de ses Etats membres. Le premier concerne le souci de maîtriser l'expansion illimitée de la présence russe dans les réseaux de distribution sur le territoire communautaire, en interdisant que les compagnies russes aient à l'avenir davantage de droits que les compagnies européennes elles-mêmes. L'UE, on le sait, est en train d'étudier la proposition de la Commission européenne visant à introduire la séparation juridique entre l'activité de prospection et d'extraction, d'une part, l'activité de distribution, d'autre part (« Unbundling »). Or, il serait absurde de permettre aux colosses étrangers ce qui sera interdit aux entreprises de l'UE ; ceux qui sont producteurs ne peuvent pas contrôler en même temps les réseaux de distribution. Tout le monde a immédiatement pensé à Gazprom ; le débat juridique sous-entend un cas bien précis. Vladimir Poutine a réagi dans son style ironique et tranchant: les restrictions seraient ridicules, car les investissements européens en Russie sont de l'ordre de 30 milliards d'euros et les investissements russes dans l'UE sont dix fois moindres (3 milliards). Parler de la crainte d'une invasion russe est donc, à son avis, ridicule. Les statistiques de Bruxelles sont un peu plus nuancées: elles confirment que les investissements européens en Russie ont dépassé les 31 milliards d'euros, mais ceux de la Russie dans l'UE auraient atteint les 9 milliards (les statistiques, c'est connu, se prêtent parfois à différentes lectures).

Le déséquilibre existe quand même, mais l'essentiel n'est pas là. En fait, ce sont les Russes eux-mêmes qui appellent les investissements étrangers, ils en ont un besoin vital pour exploiter dans les délais appropriés leurs ressources énergétiques mirifiques en bénéficiant des technologies de pointe et en évitant les gaspillages. L'UE, de son côté, ne vise pas à limiter le volume des investissements russes mais à les surveiller et les soumettre aux mêmes règles applicables à ses propres entreprises. La Russie a exprimé ses objections, et la question a été abordée dans le cadre du «dialogue énergétique permanent», le 16 octobre, entre le commissaire européen Andris Piebalgs et le ministre russe de l'Energie Viktor Khristenko, qui a reconnu que « deux approches différentes » existent et s'est déclaré intéressé à contribuer aux réflexions.

C'est une négociation qui commence et qui se situe dans le cadre général du débat sur la manière d'éviter que les «fonds souverains» (ou les entreprises publiques) de certains pays tiers prennent le contrôle de secteurs stratégiques de l'économie européenne. Ces fonds souverains, qui dépendent directement de la puissance publique, disposent de moyens financiers parfois vertigineux et sont des instruments dociles dans les mains de leurs gouvernements. Qui ignore que Gazprom est l'un des instruments essentiels de la politique étrangère de Vladimir Poutine ? La Russie, ainsi que la Chine et d'autres pays qui disposent de liquidités rendant possible n'importe quelle aventure, savent très bien verrouiller l'accès à ce qu'ils considèrent comme leurs joyaux nationaux inaliénables. Dans sa visite récente à Moscou, Nicolas Sarkozy a demandé à M. Poutine d'ouvrir le capital de Gazprom aux investisseurs étrangers selon les lois du marché. E.ON Ruhrgas et ENI ont déjà des participations dans Gazprom, mais dans les limites consenties à Moscou. L'UE doit, elle aussi, être en mesure de se protéger, même si les voies sont différentes (les Etats-Unis le font déjà).

La Pologne et les trois pays baltes veulent réduire leur dépendance. La deuxième évolution significative des relations UE/Russie dans le domaine de l'énergie échappe au cadre officiel des consultations ou négociations entre les deux parties: elle est intérieure à l'UE, et plus précisément à un groupe d'Etats membres en liaison avec certains Etats de l'ancienne URSS. Je me réfère aux initiatives des trois pays baltes et de la Pologne pour diversifier les sources et les modalités de leur approvisionnement énergétique en réduisant leur dépendance vis-à-vis de la Russie, par trois moyens: une liaison directe avec les gisements de pétrole de l'Azerbaïdjan et du Kazakhstan évitant le territoire russe ; la concrétisation du projet d'une nouvelle centrale nucléaire située en Lituanie mais commune aux quatre pays ; la réalisation de liaisons électriques entre eux et avec la Finlande, étape vers la création du marché énergétique européen commun. Ces projets étaient déjà connus ; le fait nouveau est le pas très significatif vers leur concrétisation accompli à l'occasion de la «conférence de Vilnius» sur la sécurité énergétique, des 10 et 11 octobre. Notre envoyé spécial sur place a amplement rendu compte de cette conférence dans les bulletins N° 9521 et 9522, et j'y renvoie pour les détails.

C'est à cette occasion qu'a été signé l'accord entre Pologne, Lituanie, Ukraine, Géorgie et Azerbaïdjan créant le consortium Sarmatia chargé de compléter (en partie il existe déjà, entre Odessa et la frontière polonaise) le pipeline qui liera la mer Caspienne et la mer Noire à la mer Baltique. Le Kazakhstan était présent en tant que fournisseur d'une partie du pétrole qui alimentera la raffinerie polonaise de Plotsk et, par Gdansk, la raffinerie lituanienne Mazeikiu Nafta, qui approvisionnera les trois pays baltes.

Problèmes à régler. Certes, des aspects importants restent à régler, notamment sur le plan financier, et l'entrée en fonction des installations décidées ne sera pas rapide. Le pipeline ne sera opérationnel qu'en 2011 ; la nouvelle centrale nucléaire ne fournira de l'électricité qu'en 2015 au plus tôt (alors que la vieille centrale d'Ignalina à remplacer doit déjà être fermée en 2010) ; le pont électrique Pologne-Lituanie attend toujours la signature de l'accord définitif sur sa construction, et, de toute manière, il ne serait opérationnel qu'en 2010 ; le pont électrique Estonie-Finlande est prêt, mais les liaisons des autres pays baltes avec la même Finlande et avec la Suède sont encore au stade de projets. Beaucoup reste donc à faire, mais les progrès politiques et techniques du mois dernier sont fondamentaux.

Vladimir Poutine ne restera certes pas spectateur passif, mais le projet de gazoduc russo-allemand sous la mer Baltique (qui fait toujours l'objet d'objections environnementales des pays scandinaves et de la Pologne) devrait le rassurer en lui ouvrant l'accès aux marchés non seulement allemand mais aussi britannique, néerlandais et autres. Les divergences et négociations sur les dossiers énergétiques ne contredisent pas, à mon avis, l'évaluation globalement positive de l'évolution des relations UE/Russie, qui se fonde sur de nombreux éléments. À ceux cités hier (amélioration des perspectives concernant la négociation du nouvel accord global de partenariat et adhésion russe à l'OMC) s'ajoutent l'accord sur le système d'alerte précoce en cas de difficultés dans l'approvisionnement d'hydrocarbures, le nouvel accord sur l'interconnexion électrique, celui sur l'acier, les progrès vers l'amélioration du transit des camions à la frontière russe, le « memorandum of understanding » sur le trafic de drogue, ainsi que le renforcement de la coopération culturelle.

Une base pour la coopération politique future. Il est vrai que les progrès cités sont de nature économique, alors que les grandes questions politiques controversées demeurent ouvertes: paix au Moyen-Orient, Iran, statut du Kosovo, installation du bouclier antimissile américain dans certains Etats membres. Mais je ne crois pas que les méthodes actuelles de coopération UE/Russie soient efficaces en ces domaines: l'UE doit encore consolider ses instruments et sa «prise de conscience» de sa politique étrangère commune. Les coopérations concrètes dans les domaines économiques, qui ont aussi, dans certains cas, une portée stratégique évidente, représentent une base utile pour la coopération politique future.

(F.R.)

 

Sommaire

AU-DELÀ DE L'INFORMATION
JOURNEE POLITIQUE
INFORMATIONS GENERALES