Ce que les citoyens ignorent. L'Union européenne vient d'entamer une période dense d'événements politiquement significatifs: position du Groupe de l'euro sur les questions monétaires mondiales, vote du Parlement européen sur sa composition future, Sommet de Lisbonne en vue de l'approbation du nouveau traité européen, etc. Cette rubrique, avant de se concentrer sur ces événements, entend souligner l'intensification parallèle d'évolutions moins visibles mais ayant un intérêt particulier pour la vie quotidienne des Européens. On oublie trop souvent à quel point les initiatives et les décisions de l'UE pèsent sur le mode et le niveau de vie de ses citoyens. Ce sont souvent des personnalités européennes peu connues en dehors des milieux spécialisés qui sont à l'origine de ces évolutions. Combien d'années ont-elles été nécessaires pour que l'homme de la rue sache que le programme Erasmus sur les échanges d'étudiants est un programme de l'UE, lancé en son temps par Jacques Delors, élaboré et mis au point par la Commission européenne malgré l'hostilité ou la réticence de plusieurs capitales ? Dans le premier film consacré à Erasmus - qui racontait les rapprochements entre les jeunes résultant de ce programme, les découvertes et connaissances ainsi rendues possibles et les perspectives ouvertes - pas un mot n'indiquait qu'il s'agissait d'une initiative de l'Union.
400 millions de bénéficiaires. La situation n'a pas tellement changé. L'été dernier, les millions et millions d'utilisateurs européens de la téléphonie mobile ont progressivement bénéficié d'une diminution radicale des tarifs transeuropéens: le coût d'un appel d'un Etat membre à l'autre a diminué de 60% environ (voir l'analyse d'Isabelle Lamberty dans notre bulletin n° 9516). L'eurotarif a été un succès spectaculaire: 50 millions d'abonnés en bénéficiaient à la fin juillet, 200 millions à la fin août, 400 millions à la fin septembre. Qui parmi ces 400 millions de bénéficiaires sait que ce résultat est dû essentiellement à une personne, une femme qui s'est battue des mois et des mois pour faire approuver avant l'été le règlement européen y relatif ? Qui sait qu'elle s'appelle Viviane Reding, commissaire européenne chargée de la société de l'information ? Les milieux concernés, bien sûr, la connaissent même trop, car la plupart des entreprises téléphoniques se sont efforcées de faire barrage à son projet, en assurant qu'il n'avait aucune base économique valable et qu'ils en seraient ruinés. Mais Madame Reding a tenu bon ; elle savait que c'était possible et elle a arraché le soutien du Parlement européen d'abord et du Conseil ensuite. Aujourd'hui, les opérateurs eux-mêmes utilisent l'eurotarif pour leur publicité, pour attirer de nouveaux clients. Plusieurs opérateurs, aux Pays-Bas par exemple, ont même décidé de pratiquer des tarifs encore moins élevés que ceux que le règlement/Reding impose ; et ils s'en trouvent bien. Mme Reding a annoncé qu'elle va maintenant s'attaquer à deux autres services: les SMS (messages téléphoniques écrits) et la transmissions de données. Elle a invité les opérateurs à diminuer volontairement leurs tarifs, en ajoutant: «S'ils ne le font pas, nous pourrions agir». C'est-à-dire établir un règlement européen obligatoire. Les faits prouvent que ce ne sont pas de sa part des avertissements en l'air.
La sécurité des enfants. Si Mme Reding était déjà connue auparavant dans les milieux professionnels pour ses actions en matière de cinéma et de télévision, le nom de sa collègue Meglena Kuneva est vraiment nouveau dans les milieux européens, parce qu'elle n'est commissaire européenne que depuis l'entrée de la Bulgarie dans l'Union et parce que la tâche qui lui a été confiée, la protection des consommateurs, avait suscité au départ quelques sourires. Ce n'est qu'un demi-portefeuille, affirmaient certains experts en institutions européennes. En fait, tout dépend de l'esprit par lequel une responsabilité est assumée. Mme Kuneva a eu à s'occuper tout de suite de la sécurité des enfants et elle a eu à ce propos quelques contacts musclés avec les autorités chinoises, en les rencontrant à Pékin à propos de plusieurs millions de jouets fabriqués en Chine (soit au nom de grandes firmes occidentales qui ont délocalisé là-bas leur production, soit par une production propre consistant très souvent dans la contrefaçon de jouets européens ou américains). Ces problèmes étaient auparavant évalués exclusivement sous l'angle de la politique commerciale et éventuellement de la politique industrielle. Mme Kuneva a estimé à juste titre que la protection des consommateurs est au moins aussi importante, surtout lorsque la sécurité des enfants est en cause. Cet élément fait désormais partie du vaste cadre des relations UE/Chine, avec l'adhésion totale - il faut le souligner- des autorités chinoises, qui se trouvent souvent en conflit avec leurs propres producteurs et exportateurs.
Faut-il considérer comme un hasard le fait que les initiatives citées intéressant directement la vie quotidienne des citoyens ont été prises par deux femmes ?
(F.R.)