Les explications et les incitations, c'était prévu. Ce n'est pas de ce point de vue que la manifestation organisée la semaine dernière par le Collège européen de Parme justifie un commentaire. Réunissant deux vice-présidents de la Commission européenne, Jacques Barrot et Franco Frattini, et des personnalités comme Etienne Davignon, Mario Monti, Antoinette Spaak, Martin Bangemann et d'autres, et disposant d'un message écrit de Jacques Delors, on savait à l'avance que le résultat ne serait pas banal. Mais les aspects qui étaient peut-être les plus importants pour un public de responsables politiques, professeurs universitaires et étudiants de toutes les nationalités qui se spécialisent dans les affaires européennes, ne constituent pas l'essentiel pour les lecteurs de l'Agence Europe qui, au-delà des explications et des incitations en faveur de la construction européenne, demandent plutôt: quoi de neuf ? Quelles suggestions dans la perspective du nouveau Traité européen en gestation ?
Les vérités à réaffirmer. Il est vrai que certaines vérités doivent être réaffirmées sans cesse. Les analyses des orateurs cités, dont certains ont joué et jouent un rôle important dans les affaires de l'Europe, ont à juste titre souligné à quel point la perception de l'unification européenne a été faussée au cours des années au sein des générations successives qui n'avaient pas connu les espoirs et les ambitions des commencements. Chaque orateur a apporté ses arguments prouvant que l'unification de l'Europe représente, dans le panorama mondial de la deuxième moitié du siècle dernier, l'événement le plus important et innovateur ainsi que la réussite la plus spectaculaire, et qu'elle promet des résultats tout aussi significatifs pour ce siècle, face aux nouveaux défis. Les historiens et les philosophes analyseront un jour comment et pourquoi de larges secteurs des opinions publiques ont été trompés et fourvoyés au point d'attribuer à l'Europe des responsabilités qui appartiennent aux Etats membres. Reste d'actualité la remarque de Jean-Claude Juncker à propos du comportement des gouvernements qui toute la semaine attribuent à l'Europe la responsabilité des difficultés auxquelles ils ne savent pas faire face, et le dimanche invitent à voter pour elle, en s'étonnant du résultat. Dans bien de cas, rien n'est plus exact que le titre que Jacques Barrot a donné à son dernier livre: L'Europe n'est pas ce que vous croyez.
L'Europe est une démocratie. Loin de moi l'idée que les responsables de l'Europe ne se seraient jamais trompés, et que ceux qui ont aujourd'hui la responsabilité de la gérer n'aient rien à se reprocher. Déviations, manque de courage, absence de vision, défense myope d'intérêts purement nationaux ou sectoriels: elle est longue, la liste des lacunes dont nous sommes tous responsables. Mais les erreurs ne justifient pas la remise en cause du principe de la construction européenne. Les citoyens devraient prendre davantage conscience du fait qu'ils ont de plus en plus la possibilité de déterminer eux-mêmes les orientations et le fonctionnement de l'UE. Mario Monti a souligné à Parme que la démocratie européenne fonctionne mieux que certaines démocraties nationales, en citant le renforcement progressif des pouvoirs du Parlement européen (qui s'exprime sur le choix des Commissaires européens, qui a déjà amené une fois la Commission à démissionner, et plus récemment a rejeté la désignation d'un des Commissaires), le poids croissant qu'ont à Bruxelles les institutions et les organismes qui représentent les régions et d'autres entités locales, et d'autres aspects d'une démocratisation et d'une transparence croissantes.
L'Europe n'est pas une option. Le volet «encouragement et incitations» a pris à Parme presque autant de place que le volet des explications et clarifications. En bref, le message était: la relance rapide de la construction communautaire n'est pas une option souhaitable, elle est une exigence incontournable pour éviter que nos pays et l'Europe comme ensemble disparaissent en tant qu'acteurs mondiaux qui peuvent jouer un rôle dans les nouveaux défis. L'Europe est en même temps formidable et fragile. Elle doit définir dans les mois qui viennent le nouveau Traité afin qu'il soit en vigueur dans la première partie de 2009.
Le triangle menacé. Je passe à la troisième et dernière partie de ce commentaire: les idées innovantes. Le point de départ était le message écrit de Jacques Delors, indiquant comme élément incontournable la sauvegarde et la consolidation de la méthode communautaire. Aucune des nouvelles ambitions ne pourra être atteinte - que ce soit la réponse au double défi de l'énergie et de l'environnement ou le rééquilibrage de l'Union économique et monétaire - si l'efficacité du fonctionnement institutionnel n'est pas maintenue et améliorée. Pour Jacques Delors, la coopération intergouvernementale est un leurre ; le triangle institutionnel Parlement/Conseil/Commission « a toujours été une des raisons des progrès réalisés par l'intégration européenne, elle est source de clarté, de simplicité et d'efficacité ». Deux côtés du triangle institutionnel sont actuellement menacés: le rôle et le droit d'initiative de la Commission ; le fonctionnement du Conseil Affaires générales (alors que le troisième, celui du Parlement, évolue positivement). « Le rôle du Conseil européen doit être concentré sur les principales options et la définition des grandes orientations à partir du travail conjoint du Conseil Affaires générales et de la Commission ».
Cette mise en garde de Jacques Delors a été partagée par tous les orateurs, et certains ont formulé des suggestions. C'est sur celles-ci que je vais mettre l'accent.
Le souci budgétaire. Le vice-président de la Commission, Jacques Barrot, a indiqué quelques exemples de cas où la Commission peut agir avec efficacité si elle dispose d'un mandat clair du Conseil (accord aérien avec les Etats-Unis) et de l'importance de l'appui du Parlement européen (politique maritime). Mais il a souligné que le défi budgétaire est tout aussi essentiel que le souci institutionnel. La réflexion sur les recettes et les dépenses de l'UE commencera l'année prochaine, et en l'absence de ressources adéquates, il serait impossible de faire avancer des projets aussi essentiels que Galileo et l'extension d'Erasmus. Heureusement, le Parlement est là, a ajouté M. Barrot, en pensant aux bagarres budgétaires futures.
Le coût de la non-Europe. Franco Frattini, vice-président de la Commission, a relancé une idée dont il avait déjà été question il y a quelques années: évaluer le coût de la non-Europe, afin que les citoyens s'en rendent compte. L'information des citoyens est une priorité. Les Italiens ignorent qu'en l'absence de l'euro leur monnaie se serait effondrée. L'information est essentielle aussi pour éviter le choc des cultures: pour des millions d'immigrés, l'égalité hommes/femmes est un concept ignoré, ils doivent comprendre que, dans l'UE, c'est un principe acquis. L'Europe ne peut pas renoncer à son identité.
Des jeunes ambassadeurs et un comité. Alfonso Mattera, qui est le directeur scientifique du Collège européen de Parme, a lancé deux idées: a) créer un réseau de « jeunes ambassadeurs du message européen », qui serait composé de diplômés en études européennes (sortant de l'Institut universitaire de Florence, des collèges universitaires de Bruges et de Parme, des Instituts spécialisés fonctionnant au sein d'universités célèbres de toute Europe), qui seraient chargés de porter le message européen dans les écoles secondaires, voire même primaires ; ce seront « des jeunes qui parlent à d'autres jeunes, dans une langue et un langage commun suivant une ligne de pensée commune, en mesure d'illustrer mieux qu'un adulte, la réalité de l'Europe » et les perspectives qu'elle ouvre à la jeunesse ; b) créer un Comité d'action inspiré de l'ancien Comité Monnet, qui en reprendrait l'esprit et les ambitions.
La question fondamentale. Mario Monti, après avoir contesté l'image d'une Europe peu démocratique (sa démocratisation est encore imparfaite mais bien plus réelle qu'on ne le dit, voir plus haut) et après avoir inclus parmi ses valeurs éthiques l'égalité des droits des petits Etats membres (qui, dans un système intergouvernemental, ne seraient jamais écoutés), a demandé que les référendums sur les affaires européennes ne portent pas simplement sur l'approbation ou le rejet d'un texte spécifique, mais qu'ils posent aux citoyens la question fondamentale: voulez-vous continuer à faire partie de l'UE modifiée par les textes qui vous sont soumis ?Une réponse éventuellement négative ne doit pas faire naufrager définitivement un projet soutenu par la majorité des Etats membres ; c'est celui qui refuse qui doit accepter les conséquences de son acte, tout en conservant ses droits acquis (le parlementaire européen Gilles Savary a publié à ce sujet des réflexions et suggestions sur lesquelles je reviendrai bientôt).
L'ironie contre la mesquinerie. Les conclusions avaient été confiées à Etienne Davignon, dont l'intervention a été un feu d'artifice d'ironie (et parfois de sarcasme) à l'égard de ceux qui ne comprennent pas l'unité européenne. On ne peut pas la résumer. Celui qui tout jeune avait travaillé avec Paul-Henri Spaak (dont la fille Antoinette avait par ailleurs apporté un témoignage passionnant) et qui a joué un rôle personnel de premier plan dans la concrétisation du projet européen, a dénoncé l'esprit mesquin de ceux qui n'osent pas revendiquer la grandeur et les ambitions du rêve de l'Europe unie et qui préconisent un mini-traité ou en minimisent la signification. Si un projet est important, il faut le présenter comme tel ; et si un gouvernement ne parvient pas à le faire approuver par son peuple, il n'a qu'à démissionner. La «méthode communautaire», il faut la garder simplement parce qu'elle a réussi: elle a mis fin aux guerres intra-européennes et a apporté le bien-être et la liberté. Le pragmatisme et les slogans du type «Europe des résultats», ce sont des leurres ; lorsque les objectifs s'appellent «sauvegarde de la terre» et «équilibre mondial», celui qui les poursuit n'est pas un pragmatique mais un visionnaire. La question posée était: Quo vadis, Europe ? La réponse d'Etienne Davignon a été: en avant !
(F.R.)