Il faut le prendre au mot. Nicolas Sarkozy a annoncé une série d'engagements à l'égard de l'Europe ; il doit les respecter, aussi bien ceux qu'il a annoncés personnellement que ceux qui ont été indiqués par ses collaborateurs directs. Il serait excessif de prétendre que les questions européennes ont été au centre de la campagne électorale, mais leur présence a été bien plus visible qu'autrefois.
M. Sarkozy leur avait consacré deux discours, l'hiver dernier à Bruxelles et le 21 février à Strasbourg. Le discours de Strasbourg avait le ton d'un manifeste pour l'Europe unie: « Je veux l'Europe de toutes mes forces, de toute mon âme, de toute ma raison (…) La France ne pourra rien sans l'Europe. Mais je ne veux pas d'une Europe au rabais, sans ambition, qui ne se donnerait pas les moyens d'agir». Mais il arrive que les affirmations de principe contiennent une partie de rhétorique. C'est pourquoi je donne davantage d'importance aux engagements précis qui, dans le discours de Strasbourg, étaient nombreux: l'«existence politique» de l'Europe ; la solidarité ; un «gouvernement économique» européen ; l'autonomie alimentaire, etc. Ce discours a été résumé dans notre bulletin n° 9375 ; je n'y reviens pas, afin de mettre plutôt l'accent sur des prises de position toutes récentes, dans la dernière phase de sa campagne électorale.
Son programme européen. Voici le programme européen de Nicolas Sarkozy, d'après ses déclarations publiées dans « Le Monde » du 26 avril: «Il faut aller vite parce qu'on a perdu trop de temps. Concrètement, à la fin 2007, on se dote de nouvelles institutions, on engage les négociations sur la politique agricole future, on pose la question de la concurrence et de la préférence communautaire, on suspend tout élargissement jusqu'à la réforme institutionnelle. Je veux porter un nouveau débat en Europe.» Son diagnostic est sévère: « Nous les Européens nous sommes victimes d'un dumping social, environnemental, fiscal et monétaire. » Il entend « engager le débat » sur chacun de ces aspects, ainsi que sur la question de l'euro pour « obtenir un cours de change plus raisonnable». Et il a évoqué aussi le débat «sur la moralisation du capitalisme financier, qui doit être traité au niveau européen.» Sur aucune de ces questions, le débat ne peut plus être franco-français.
Pour que le débat devienne européen, il faut que le fonctionnement institutionnel de l'UE soit amélioré. M. Sarkozy a insisté surtout sur les faiblesses actuelles du Conseil européen: « Ce qui fait mal à l'Europe, c'est qu'il n'y a plus de débat, qu'avant même d'aller à la réunion des chefs d'Etat ou de gouvernement, des communiqués qui n'en finissent pas ont été négociés, et sont d'autant plus longs qu'ils sont vides. »
Michel Barnier précise. Certaines des orientations de M. Sarkozy soulèvent des réserves (concernant par exemple l'hypothèse de pressions sur la Banque Centrale Européenne) ou des perplexités chez d'autres Etats membres. C'est pourquoi il faut prendre à la lettre l'intention de M. Sarkozy d'ouvrir des débats, de négocier sans prétendre imposer des solutions. Et c'est pourquoi, à propos des détails, il faut tenir compte de ce qu'a dit Michel Barnier. Il a été Commissaire européen, et ensuite ministre des Affaires étrangères de son pays, et c'est à lui que les journalistes (pas seulement français) ont posé en général les questions relatives à l'Europe. Sur le dossier monétaire et économique, il a été très clair: «Il faut ouvrir tout de suite un chantier sur la gouvernance économique pour créer un dialogue plus équilibré avec la Banque Centrale Européenne (BCE). L'indépendance de celle-ci ne doit pas être remise en cause, mais il faut que l'euro soit non seulement un bouclier mais un outil, que la monnaie serve la croissance en même temps que la stabilité des prix.» Et il a précisé: « Il faut que le Conseil de l'euro (Eurogroupe) soit un vrai gouvernement de l'économie européenne coordonnant davantage les politiques fiscales et budgétaires de la zone euro».
Sur d'autres aspects cités par M. Sarkozy, M. Barnier a précisé: « Il faut ouvrir le chantier des délocalisations et de la perte de substance économique de l'Europe, et défendre la préférence communautaire, non pas dans un sens protectionniste mais pour exiger la réciprocité, plus d'équité, le respect des règles.» Sur le plan interne de l'UE, « il y a chez certains Etats membres la volonté de détricoter les grandes politiques communautaires, de faire de l'Union une zone de libre-échange avec une compétition sociale et fiscale à l'intérieur (…) Il faut maintenir la solidarité à l'intérieur de l'espace européen ». S'il s'avère impossible de faire «redémarrer l'Europe à 27» tous ensemble, il devra y avoir « des instruments qui permettent d'avancer à quelques-uns plus vite. Sinon on verrait se multiplier les initiatives en marge de l'Union. Il faut des outils de flexibilité, permettant aux Etats membres d'avancer à leur rythme mais sur la route commune».
(F.R.)