Deux conceptions. Comment concilier les conceptions nationales différentes sur l'Europe future? Comment entamer de façon positive la difficile réflexion/négociation à laquelle on ne pourra échapper? Il n'est pas question de diviser les Européens en deux catégories: les bons (favorables à l'intégration) et les mauvais (qui s'y opposent). Toutes les idées sont respectables ; elles correspondent à la mentalité, au caractère et à l'histoire de chaque pays et de chaque peuple. D'ailleurs, au cours des années, les positions se sont partiellement rapprochées ; les fédéralistes reconnaissent que les identités nationales doivent être respectées et que l'objectif n'est pas de créer un super-Etat européen; les adversaires de l'intégration acceptent des transferts de compétences vers l'Europe (même dans des domaines tels que la défense ou l'énergie) et davantage de votes majoritaires. Mais globalement deux conceptions opposées subsistent.
En Grande-Bretagne, la thèse restrictive a gagné, Tony Blair ayant admis dès l'année dernière l'échec de sa tentative de situer son pays au centre de la construction européenne lorsqu'il avait déclaré à Oxford: « Le dilemme pour un premier ministre britannique à propos de l'Europe est aigu au point de frôler le ridicule. Il doit choisir: soit coopérer en Europe et alors trahir son pays ; soit être déraisonnable en Europe et être félicité chez soi, mais n'avoir aucune influence en Europe.» En même temps, certains pays d'Europe centrale et orientale donnent encore la priorité à l'affirmation de leur identité nationale par rapport à l'intégration européenne (ce qui est en partie compréhensible pour ceux qui, sous Staline, avaient perdu cette identité ou risquaient de la perdre). Le résultat est que certains de ces pays donnent l'impression de vouloir garder les avantages de l'adhésion (solidarité, soutiens financiers) en négligeant les obligations (mais l'assouplissement tout récent de la position polonaise est déjà significatif, voir notre bulletin n° 9389).
Trois suggestions préliminaires. Face à cette situation, il faudrait avoir le courage de commencer à réfléchir aux issues possibles. Il est compréhensible qu'Angela Merkel, ayant la responsabilité de présenter au Conseil européen de juin une «feuille de route» sur la relance constitutionnelle, s'efforce de rechercher un compromis acceptable pour tous, en le décrivant de manière suffisamment vague pour ne froisser personne: un traité simplifié compréhensible pour les citoyens, à négocier en quelques mois et à signer en décembre prochain, à ratifier ensuite par tous les Etats membres en 12-14 mois afin qu'il puisse entrer en vigueur avant les élections européennes de 2009. Mais elle seule connaît les «lignes rouges» à ne pas dépasser tracées par les différents gouvernements dans les consultations bilatérales secrètes (toujours en cours).
D'autres personnalités européennes, qui ne sont pas tenues par le même devoir de réserve, parlent plus ouvertement. Je laisse de côté les candidats aux élections présidentielles en France, dont deux ont explicitement prévu une Europe à deux cercles ; ils ont des raisons tactiques pour insérer leur pays dans le premier cercle, en éliminant ainsi les répercussions du référendum négatif sur le traité constitutionnel.
Je préfère retenir d'autres points de départ. Pour Jacques Delors, il serait « élémentaire » que les chefs de gouvernement «parlent entre eux de ce qui les divise», au lieu de prolonger un silence qui dure depuis des décennies et qui, s'il persiste, conduira au détricotage progressif de l'Union européenne.
Jean-Claude Juncker a mis en garde contre les formules simplistes consistant à retenir la première partie du Traité constitutionnel et à en abandonner le restant. Il a déclaré: « N'abandonnons pas les avancées que nous avons décidées en négociant la troisième partie de ce traité. Il me semble plus essentiel de garder des équilibres entre les trois parties que de faire une croix sur l'une ou l'autre. »
Valéry Giscard d'Estaing a dénoncé le risque d'une l'interprétation incorrecte des «coopérations renforcées» (et donc des deux cercles): «Ce dispositif doit permettre d'avancer, non d'exclure. Les coopérations renforcées ont été présentées comme une procédure d'exclusion, comme s'il y avait une Europe pour les «bons» délaissant les «mauvais». C'est l'inverse qu'il faut faire. Nous sommes 27, et les nouveaux sont souvent aussi européens, voire plus, que les autres. Il faut annoncer un projet et le proposer à tous. Si certains le refusent, les autres progressent sans eux, mais ils le font parce que certains ont refusé. »
Voici donc trois recommandations: que les chefs de gouvernement parlent entre eux des ambitions et des objectifs de l'Europe ; que l'on ne prétende pas jeter la troisième partie du traité constitutionnel, car il faut sauvegarder l'équilibre ; que l'on interprète correctement les coopérations renforcées. Trois idées qui permettraient d'entamer de façon positive la réflexion et la dure négociation, à mon avis, inévitables. (F.R.)