Sauvegarder ce qui est acquis. La rencontre entre une trentaine de ministres du Commerce qui aura lieu samedi à Davos peut-elle débloquer le Doha round ? Bien sûr que oui, mais à une condition qui semble loin d'être satisfaite: que les autorités responsables renoncent aux demandes excessives, inacceptables pour leurs partenaires, et qu'elles prennent plutôt en considération les avancées extraordinaires déjà engrangées au cours des années de négociation dans le cadre de l'OMC. Il est bien plus important de sauver cet acquis que d'arracher quelques concessions supplémentaires, surtout lorsque ces concessions sont réclamées par des groupes de pression puissants qui défendent leurs intérêts directs, au détriment des intérêts essentiels des pays moins favorisés, ainsi que de l'humanité en général et de la nature.
Jamais par le passé les négociations commerciales mondiales (au sein du GATT d'abord et de l'OMC ensuite) n'avaient obtenu autant de résultats positifs en direction de la liberté des échanges, et couvrant aussi des domaines qui auparavant n'étaient même pas abordés, comme la protection des ressources de pêche. Vu toutefois que les observateurs estiment que le nœud de l'accord réside dans le dossier agricole, parlons-en. Qu'est-ce qui est plus important pour les pays qui souffrent de pénuries alimentaires et dont plusieurs sont menacés par des risques de famine: l'ouverture totale des marchés agricoles de l'UE, du Japon, de la Suisse (dont profiteraient essentiellement la Chine, le Brésil et quelques autres pays émergents), ou le maintien de leur accès préférentiel au marché européen ? La perspective de relancer leurs agricultures traditionnelles, visant à nourrir leurs populations et à reconquérir progressivement une certaine autonomie alimentaire, ou les monocultures pour l'exportation qui les condamnent à la dépendance alimentaire permanente ? Quel avantage apporterait aux pays moins favorisés la disparition de l'agriculture européenne et d'une partie de l'agriculture américaine ? Le résultat serait la diminution des disponibilités alimentaires dans le monde, la réduction radicale de l'aide alimentaire en cas de catastrophes, la détérioration écologique de deux continents: l'Europe et l'Amérique du Nord. Sans oublier que les pays qui réclament la liberté totale des échanges agricoles refusent d'octroyer des contreparties supplémentaires dans les domaines où ils sont sur la défensive, comme l'accès à leurs marchés publics et aux services financiers.
Hors de portée. Le résultat est que les objectifs que certains négociateurs s'entêtent à poursuivre sont de toute manière hors de portée. Aux Etats-Unis, le nouveau programme de soutien à l'agriculture nationale et la prolongation de la « procédure rapide » de négociation dont dispose le président Bush, qui représentent la clé des évolutions futures, dépendent du Congrès, dont la majorité est passée dans les mains du parti démocrate. Robert Wexler, président de la sous-commission du Congrès chargée des affaires européennes, a déclaré: « Je ne pense pas qu'un Congrès à majorité démocrate soit prêt à faire davantage en matière agricole ». Faut-il en déduire que le parti démocrate est plus protectionniste que le parti républicain ? Réponse: « Les démocrates sont davantage concernés par les droits des travailleurs et la protection de l'environnement. » (interview à Le Monde du 16 janvier). L'écrivain français Erik Orsenna, ancien prix Goncourt, s'est rendu aux Etats-Unis (dans le cadre d'une enquête passionnante sur les effets de la mondialisation dans le secteur du coton) et il a interrogé Charles Stenholm, qui, pendant vingt-six ans, avait dirigé au Congrès les batailles sur les « Farm Acts » qui déterminent périodiquement le soutien national à l'agriculture, et qui lui a déclaré: « L'Amérique aime son agriculture. Elle est la base de nos valeurs. Quand un pays abandonne son agriculture, il perd son âme. »
Quant à l'UE, le gouvernement français a réaffirmé (voir notre bulletin n° 9343) que la position de négociation de l'UE définie en octobre 2005 « constitue une ligne rouge et épuise les marges de négociation de l'Union » pour le secteur agricole, car, a souligné le Premier ministre Dominique de Villepin, « aucun élément nouveau ne justifie un changement de la position européenne ».
La sauvegarde de l'activité agricole et des zones rurales dépasse l'aspect commercial. Ceux qui réclament ce principe pour eux-mêmes doivent toutefois le reconnaître aussi aux autres. L'Europe doit cesser de subventionner ses exportations agricoles et les Américains doivent renoncer aux politiques d'exportation agressives (y compris à propos des produits génétiquement modifiés). La liberté totale des échanges agricoles ne sera possible que lorsqu'existeront des normes et disciplines mondiales couvrant la sécurité des produits, la protection de l'environnement, le bien-être des animaux. Aussi longtemps que l'OMC ne dispose pas de compétences en ces matières, la prudence demeure indispensable, dans l'intérêt du monde.
(F.R.)