Face à un Parlement européen qui cherche sa position pour la réflexion sur l'avenir de l'Europe et à des Etats membres qui soutiennent pour le moment des idées assez largement divergentes (voir autre nouvelle et cette rubrique dans le bulletin n. 9107), il est utile pour nous tous de disposer d'une vision fondée sur une expérience inégalable de la réalité européenne. C'est de Jacques Delors que je parle. Invité par le Collège européen de Parme à prononcer la «lectio magistralis» qui a ouvert les cours de l'année académique 2005/2006, il avait saisi l'occasion pour dessiner son «projet européen pour le XXIème siècle». L'association «Notre Europe», en a publié le texte. Quelques aspects étaient déjà connus par nos lecteurs, certains s'éloignent des positions aussi bien du Parlement que de la Commission. Voici le projet dans son ensemble.
Jacques Delors estime que, pour parler de l'Europe avec la sérénité nécessaire, il faut se fonder sur trois idées simples, que lui-même qualifie de «banales» mais qui ne doivent jamais être oubliées: l'Europe comme facteur de paix, l'UE en tant que contribution à la maîtrise de la mondialisation (laquelle peut être la meilleure ou la pire des choses), l'Europe comme projet de société. Et il les a passées en revue.
A. L'Europe comme facteur de paix. Cette affirmation est devenue«pour certains, jeunes ou moins jeunes, presque un sujet de dérision. La paix, c'est acquis entre nous, entend-on dire». Or, « rien n'est jamais acquis à l'homme », disait Aragon. Ceci ne signifie pas que la guerre pourrait revenir demain entre nous, a expliqué Delors, mais qu'il faut se rappeler que «l'effort accompli pour dominer nos souvenirs tragiques, nos ressentiments, a été considérable ». La solution est dans la formule de Hanna Ahrendt: le pardon (qui n'est pas l'oubli) et la promesse, laquelle signifie que les nouvelles générations ne sont pas responsables de ce qui s'était passé avant. Cette formule est encore aujourd'hui «la clé de la solution des problèmes des pays des Balkans, entre lesquels se sont accumulées des montagnes de haine». Il aurait fallu appliquer à ces pays «l'inspiration qui a été celle des pères de l'Europe en 1945-50 » en leur proposant, à partir de 1995: « créez entre vous une union des paiements et vous pourrez changer d'époque, multiplier vos échanges, vous développer, avec l'aide économique et financière de l'Union européenne ». On ne l'a pas fait.
Certes, l'Europe unie doit s'adapter aux développements de l'histoire. Jacques Delors a expliqué: «Quand j'ai commencé à militer, j'avais mon idée de l'Europe. Je ne pouvais pas prévoir certains des événements qui ont suivi. Je raisonnais sur une Europe qui - à six ou un peu plus- passerait progressivement de l'économie à la politique, puis de la politique intérieure à la politique étrangère. Mais l'histoire nous a bousculés.» Trois fois il a fallu répondre: la première à propos de la Grande-Bretagne ; la deuxième après la fin des dictatures en Grèce, Espagne et Portugal ; la troisième à la suite de la chute du mur de Berlin. Dans les trois cas, l'Europe a ouvert les bras. À propos de la Grande-Bretagne «certains le regrettent»; à propos des nouvelles démocraties, l'ouverture s'imposait et elle s'est réalisée «avec bonheur», à l'avantage aussi bien des anciens Etats membres que des nouveaux ; à propos des pays d'Europe centrale et orientale, l'Europe a «salué les hommes d'Etat et les peuples qui ont fait en sorte que nous sortions du monde de la guerre froide sans graves tensions ni pertes humaines». Dans ce dernier cas, Jacques Delors regrette que l'UE ait « manqué d'imagination et d'audace en ne donnant pas, à ces pays, un toit politique. Ainsi, se serait créé un climat différent, avec moins de fascination de leur part pour l'Alliance atlantique et pour le modèle anglo-saxon: une faute dont nous payons actuellement le prix. »
Ce n'est pas terminé, car l'histoire «ne finit pas de nous défier», et Jacques Delors a cité la Turquie, pour laquelle l'UE «a dit oui à la négociation, pas plus. A chacun de démontrer que l'on peut vivre ensemble, dans un esprit de différences et sous l'emprise des règles du jeu acceptées par tous. Le 'test' reste à faire.»
B. La maîtrise de la mondialisation. Pour Jacques Delors, le clivage entre l'Europe puissance et l'Europe espace est dépassé, car l'Europe est déjà une puissance: première puissance commerciale du monde, première pour l'aide au développement et l'aide humanitaire, décisive pour la défense de l'environnement, disposant d'une monnaie qui compte. Il lui reste à « reprendre confiance au niveau universitaire et au niveau de la recherche, pour être en mesure d'influencer le monde dans le sens de nos valeurs fondamentales: la paix, le respect des autres, des règles communes pour mieux vivre ensemble ».
L'Europe peut apporter à la mondialisation son expérience et aussi ses nouvelles idées, et Jacques Delors a évoqué en premier lieu la question du libre-échange: « On ne peut plus dire aujourd'hui que le libre-échange, dans tous ses aspects, conduit au progrès de tous les peuples». Il a fait à ce propos deux distinctions. La première entre les pays vraiment pauvres et « les pays émergents déjà puissants, comme le Brésil, la Chine, l'Inde, dont on attend des contributions au commerce mondial aussi importantes que les nôtres. La Chine est capable de se lancer dans les activités les plus sophistiquées qui soient». La deuxième distinction est entre les secteurs économiques: «l'agriculture n'est pas une activité comme les autres car elle fait partie de nos traditions et de nos sociétés, elle reste un élément de notre richesse et de notre diversité humaine et culturelle.» Les vrais pays pauvres doivent s'orienter vers les productions vivrières, pour se nourrir ; or, dans le système actuel, « de grands groupes de négoce dominent le monde.» Selon Jacques Delors, «les Européens ne débattent pas franchement de ces problèmes, ils discutent des principes de la politique agricole commune, de son coût financier, mais pas assez de ce qui pourrait les conduire à des formules qui maintiennent notre puissance agricole, favorisent le développement rural et l'environnement, tout en aidant les pays pauvres à acquérir un degré vital d'autonomie alimentaire.»
Autres aspect «inquiétant» de la mondialisation telle qu'elle est: le pouvoir «excessif» du capitalisme financier. Jacques Delors a posé une question: « Croyez-vous possible, sur 30 ans, que des entreprises tirent chaque année de leur activité, comme bénéfice net, 15% de leurs fonds propres ? Et si oui, aux dépens de qui ? Il faut rééquilibrer les choses, entre le capital et le travail, entre la puissance publique et le marché. Sinon… » Et ses trois points de suspension sont en eux-mêmes significatifs.
Dans l'ensemble, l'expérience européenne prouve qu'il est possible de faire triompher entre les pays les règles du droit, étant entendu que la protection de l'environnement doit être incluse, au niveau international, dans toutes les politiques (agricole, industrielle, énergétique, etc.) et qu'il faudrait « créer un cadre susceptible de faire émerger des règles du jeu mondial ». Depuis quinze ans, Jacques Delors milite pour un «Conseil de sécurité économique mondial» qui serait doté progressivement de pouvoirs réels. L'Europe unie « est la preuve que l'on peut aller vers un monde plus équitable et davantage soucieux d'un développement durable. »
C. Le projet de société. La notion européenne de démocratie devrait, selon Jacques Delors, rétablir l'équilibre entre la société et l'individu. Cet équilibre, aujourd'hui compromis, dans un sens ou dans l'autre selon les cas, devrait caractériser le modèle européen de société, qui n'est pas nécessairement unique: en fait, quatre modèles différents existent dans les pays de l'UE, liés à l'histoire, aux traditions, à la nature des relations sociales et au rôle attribué à l'Etat. L'uniformisation de ces modèles n'est pas souhaitable ni possible, mais chacun d'eux doit s'adapter aux défis communs: évolution démographique, solidarité entre les générations, lutte contre la précarité. Les compétences dans ces domaines « sont essentiellement nationales, mais il existe des domaines où l'harmonisation européenne prévaut». Et Jacques Delors a cité la concurrence fiscale entre les Etats, qui représente pour lui «l'attaque la plus perverse contre l'Europe: elle vient de ceux qui demandent que la compétition entre les entreprises soit complétée par la compétition entre les nations», en précisant: «Je mets en garde: si cela devait continuer, il n'y aurait jamais d'Europe politique, il y aurait même désintégration de l'acquis européen par les excès du dumping fiscal et social ».
Il reste à définir «quelle valeur ajoutée peut apporter l'Union européenne» au projet de société. Il n'est pas question de renvoyer tous les problèmes à l'Europe, mais il faudrait reprendre ce qui était proposé dans son Livre blanc de 1993 («accepté par le Conseil européen mais non appliqué par volonté des ministres des Finances »), c'est-à-dire des programmes européens dans les infrastructures de transport, les nouvelles technologies, la recherche. « On attend toujours une réponse à la hauteur des enjeux ». L'Union économique et monétaire est un test. Le rapport Delors de 1989 proposait un projet équilibré entre l'économique et le monétaire. Mais « de refus en abandon, sous l'emprise de la pensée unique, nous sommes arrivés à une situation où l'UEM ne marche que sur une jambe: la jambe monétaire. Une réforme est donc impérative: faire de l'UEM la première coopération renforcée. Est-il normal que les pays de la zone euro soient obligés, pour prendre une décision, de la faire ratifier par les pays qui ne sont pas dans cette zone ? »
Certes, reconnaît Jacques Delors, «il y aura toujours des majorités changeantes, une droite, un centre et une gauche. Mais le consensus européen doit pouvoir se maintenir sur l'essentiel. Il faut accepter la différence des expériences nationales autour de deux idées centrales: a) trouver un équilibre entre les valeurs sociales et la force de l'économie de marché ; b) reconnaître le social comme un facteur de développement et non pas comme un sous-produit de l'économie. D'ailleurs, les pays qui se sont le mieux adaptés aux changements en Europe sont ceux qui ont le dialogue social le plus fructueux et un solide héritage de welfare.»
Ayant ainsi indiqué les conditions pour « sortir de la situation actuelle et trouver à nouveau les bases d'un consensus minimal sans lequel il est impossible de progresser», Jacques Delors a dessiné la structure que devrait prendre l'Union ainsi relancée. Ce sera l'objet du prochain commentaire.
(F.R.)