Un réveil tardif. Le réveil a été tardif mais il est réel. Au moment où l'entrée dans l'Union de huit pays d'Europe centrale et orientale devient une réalité, nous avons enfin assisté à une prolifération bienvenue d'initiatives et de commentaires qui célèbrent l'événement et en expliquent la portée aux opinions publiques. Auparavant, les médias ne mettaient en exergue que les difficultés ou les aspects controversés, tels que le caractère progressif des aides communautaires aux agriculteurs de l'Est, les mesures de précaution dans la libre circulation des travailleurs, les craintes concernant les délocalisations d'activités productives des anciens Etats membres vers les nouveaux Etats membres… Certes, ces problèmes et les divergences qui en résultaient ne devaient pas être cachés; il était normal qu'ils soient commentés, parfois de façon critique. Mais la règle selon laquelle seules les informations négatives sont dignes d'attention était appliquée de manière peut-être excessive. Lorsque dans une séance des négociations quatre ou cinq chapitres étaient réglés d'un coup, la presse ne parlait que d'un sixième chapitre resté ouvert (parfois pour un détail). J'estime que l'attitude des médias, d'un côté comme de l'autre, a contribué, combinée au peu d'enthousiasme d'une partie considérable de la classe politique, à la tiédeur et aux réserves des opinions publiques. Il y avait bien sûr quelques exceptions, comme la position de Jacques Delors affirmant dès le départ que l'élargissement à l'Est représentait un devoir pour l'UE et qu'il fallait l'appeler "réunification", ou le livre prémonitoire de Pierre Lequiller après un voyage en Europe centrale et orientale; mais elles étaient bien rares…
Evolution accélérée. Heureusement, un vent nouveau a soufflé ces derniers jours. La signification historique de l'événement a été enfin comprise et proclamée. L'élargissement à l'Est met fin à une division artificielle et cruelle de l'Europe qui avait duré un demi-siècle, elle représente la réunification entre pays qui partagent pour l'essentiel la même histoire, les mêmes valeurs, les mêmes ambitions et les mêmes espoirs. Les progrès économiques figurent évidemment parmi les objectifs de l'opération, mais ils sont subordonnés (comme à la naissance de l'unité de l'Europe) à l'affirmation des valeurs fondamentales: la réconciliation définitive entre pays qui s'étaient trop souvent combattus, la liberté, la démocratie, le respect des droits de l'homme. Les pays d'Europe centrale et orientale n'ont certes pas attendu l'adhésion pour s'orienter dans ce sens; mais pour certains aspects (par exemple, les droits des minorités), la nécessité de respecter les "critères de Copenhague" a très vraisemblablement accéléré les évolutions. En outre et surtout, au sein de l'UE, les acquis et les engagements deviennent définitifs et permanents (avec en plus, avec la Constitution si elle arrive, la "clause de solidarité" et l'obligation de soutien mutuel en cas d'agression).
Certains risques ont été exagérés. Plusieurs enquêtes journalistiques, parfois très intéressantes, ont mis en relief la portée de l'événement; plusieurs responsables politiques l'ont souligné comme il le mérite; de nombreuses manifestations ont été et vont être organisées, en donnant à la journée des adhésions un caractère à la fois solennel et de fête populaire. La télévision et la presse en rendront compte, et l'on peut espérer que ce tournant dans l'histoire de l'Europe sera enfin perçu sous son angle positif. Certes, les perplexités et les craintes, les doutes et les hésitations ne seront pas balayés (ils sont d'ailleurs présents des deux côtés, aussi bien dans les anciens que dans les nouveaux Etats membres); mais il est important que certaines analyses aient pu prouver que quelques risques avaient été exagérés. Je ne reviendrai pas pour le moment sur l'affaire assez désagréable des restrictions momentanées à la libre circulation des travailleurs, car je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai écrit dans cette rubrique du 9 mars (avec un supplément dans celle du 17 mars). Ce que la Commission a écrit à propos des délocalisations d'activités productives vers l'Est, dans son document sur la politique industrielle, devrait contribuer à une évaluation plus équilibrée de ce phénomène (voir cette rubrique d'hier). Je pourrais citer d'autres exemples.
En outre et surtout, les nouveaux Etats membres vont participer de plein droit, immédiatement, à toutes les nouvelles évolutions de l'UE, que ce soit la mise au point et l'approbation de la Constitution ou l'élaboration des politiques communautaires actuellement en discussion: la gouvernance économique (avec le réexamen de l'application du Pacte de stabilité); la gestion de l'immigration et la politique d'asile; la coordination de la lutte contre le terrorisme; la nouvelle politique régionale et de cohésion; les perspectives financières pour la période 2007-2013. Je crois que c'est ça, l'essentiel: tout sera construit ensemble.
Je n'ai parlé aujourd'hui que de l'adhésion des pays d'Europe centrale et orientale, sans citer les deux îles méditerranéennes. L'adhésion de Chypre a été assombrie par le référendum négatif qu'on sait. Je compléterai la semaine prochaine le commentaire à ce sujet publié dans cette rubrique du 28 avril. (F.R.)