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Bulletin Quotidien Europe N° 8398
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

La divergence très nette qui divise les pays de l'UE à propos de l'affaire irakienne pourrait accélérer la séparation entre les deux conceptions de l'Europe de demain, mais n'anticipons pas dès maintenant la ligne de partage

Qui veut l'Europe politique? Bien des commentateurs, bien des hommes politiques qui s'expriment sur les affaires de l'UE sans les connaître, et aussi les citoyens qui cherchent des repères souvent sans les trouver, auraient eu intérêt à suivre, à la fin de la semaine dernière, le débat de la Convention concernant les effets de l'affaire irakienne sur la construction de l'Europe. Ils y auraient trouvé beaucoup d'éléments de clarification. À défaut d'avoir eu l'occasion d'entendre les orateurs en direct, ils peuvent lire le compte-rendu dans notre bulletin du 8 février, p.3. Essayons d'en tirer quelques conclusions:

1. La politique étrangère commune n'existe pas et il est donc absurde de s'étonner de l'absence d'accord. Il existe tout au plus "quelques actions communes" dispersées, a souligné Jean-Luc Dehaene, et ce n'est pas la Convention qui peut créer la volonté politique d'agir en commun (cette volonté ne naît pas par décret), mais elle peut créer les instruments lui permettant de s'exprimer, si elle existe. Le Commissaire Michel Barnier a ajouté que la création à Bruxelles d'un lieu "mixte" (réunissant les Etats et les institutions communautaires) permettrait de développer une culture de politique étrangère européenne, grâce aux analyses communes de la marche du monde, effectuées par des diplomaties qui étaient auparavant en concurrence.

2. La constatation évidente (rappelée notamment par Lord Tomlinson) que la crise irakienne en elle-même est en dehors du mandat de la Convention n'exclut pas, selon d'autres conventionnels (notamment Pierre Lequiller et Josep Borrell), qu'elle mérite d'être évoquée et qu'elle puisse apporter des enseignements. Ben Fayot, représentant du parlement luxembourgeois, s'est demandé ce qu'aurait pu faire un président de l'Union à temps plein et de longue durée, face à des divergences qui s'expriment de manière si éclatante et publique. Valéry Giscard d'Estaing a estimé que les principes très généraux de solidarité politique qui existent depuis le Traité de Maastricht (et il les a cités) ne sont même pas respectés.

3. Selon le parlementaire européen Elmar Brok, les événements doivent amener la Convention à renforcer ses propositions relatives à la PESC, et le président VGE a conclu que la Convention doit se poser deux questions: a) la volonté d'avoir une politique étrangère commune existe-t-elle? b) si la réponse est positive, quels mécanismes faut-il créer pour qu'elle fonctionne?

La "lettre des Huit" n'est pas la ligne de partage. On le voit, VGE s'interroge sur l'existence même de la volonté de créer la PESC. Si la "lettre des Huit", qui soulignait la solidarité totale de ses signataires avec les Etats-Unis, et la prise de position consécutive dans le même sens du groupe de Vilnius devaient être considérées comme la ligne de partage entre les pays favorables à une Europe jouant un rôle autonome dans le monde et une Europe liée a priori aux positions américaines, alors la situation serait très grave. Heureusement, à mon avis, ce n'est pas tout à fait le cas. Parmi les signataires de la "lettre des Huit" figurent des pays favorables au renforcement aussi bien de la PESC que de la PESD, et je crois que les interprétations, courantes en France, qui donnent à cette lettre la valeur d'un acte d'allégeance aux Etats-Unis sont excessives. La ligne de partage ne sera pas la même au sein de la Convention; je crois par exemple que l'Espagne (dont le gouvernement est représenté à la Convention par Ana Palacio, garantie d'adhésion à l'idée européenne) et le Portugal seront "du bon côté". L'Italie, seul parmi les pays fondateurs de la Communauté à avoir signé la lettre des Huit, a sans doute saboté par ce geste l'espoir de promouvoir elle-même une initiative commune des Six sur les grands enjeux de la Convention, mais elle ne trahira pas en définitive un demi-siècle de participation active et passionnée à la construction européenne.

Ne traçons donc pas tout de suite la ligne de partage, et n'oublions pas que - de l'avis de plusieurs observateurs ainsi que du vice-président de la Convention Giuliano Amato - la France et l'Allemagne ont elles aussi une certaine part de responsabilité dans le déroulement des événements, ayant au minimum manqué de tact à l'égard de leurs partenaires en prenant une position ferme sans les consulter.

Ceci dit, il serait ingénu de ne pas voir que la séparation entre deux conceptions de l'Europe de demain est en train de se dessiner plus vite que prévu. Ce n'est pas nécessairement un mal, à condition qu'elle n'empêche pas les pays qui veulent une Europe jouant un rôle dans les affaires mondiales de poursuivre ce but entre eux, en donnant naissance aux "deux Europe" annoncées depuis plusieurs années par quelques esprits clairvoyants, à savoir: une Europe très large garantissant la paix, la démocratie et la stabilité ainsi qu'un niveau raisonnable de cohésion économique et sociale, et une Europe plus restreinte qui défend son modèle de société et sa civilisation en se donnant les moyens institutionnels et financiers appropriés. (F.R.)

 

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