Un doctorat contesté. Les étudiants de l'Université de Louvain-la-Neuve se sont opposés à l'octroi du doctorat "honoris causa" à Pascal Lamy. Leur comportement a été, à mon avis, antidémocratique, injuste, erroné et présomptueux. Je m'explique:
Antidémocratique. Les étudiants font partie du Conseil académique qui désigne les docteurs "honoris causa". Cette participation qui leur a été reconnue présuppose de leur part le respect de la règle du jeu. Or, la décision relative au Commissaire européen a été approuvée par 26 voix contre 3.
Injuste. Voici les griefs faits à Pascal Lamy dans la "pétition" des étudiants: "Nous considérons que son action en tant que Commissaire, et plus largement les politiques promues par la Commission européenne lors de l'ouverture d'un nouveau cycle de négociations commerciales dans le cadre de l'OMC (Organisation mondiale du Commerce) ont contribué et contribueront vraisemblablement à aggraver les excès et les dérives inhérentes à la globalisation néolibérale, tels que la paupérisation croissante d'une large part des populations du Sud et la marchandisation progressive et insidieuse des espaces et des biens publics".
La vigilance à l'égard de l'OMC est justifiée et les étudiants doivent être félicités pour leur sens critique. Mais, dans ce cas, ils se sont complètement trompés de cible, tout comme les autres signataires de leur pétition. L'UE en général, et Pascal Lamy en particulier, se battent pour obtenir que les avantages pour les pays en développement constituent l'objectif prioritaire des nouvelles négociations mondiales, et que la libéralisation des échanges soit subordonnée à des critères écologiques et sociaux. Cette position s'est déjà concrétisée dans de nombreux aspects de l'agenda de l'OMC, et l'UE ne fera aucune concession au détriment des pays pauvres; au contraire, elle donne le bon exemple, par des mesures autonomes concrètes en leur faveur (voir dans la page suivante les déclarations de M.Lamy).
Erroné. Les négociations à l'OMC se poursuivent avec la participation non seulement des pays riches mais aussi de l'Inde, de la Chine, ainsi que des pays sud-américains, africains, asiatiques, parce que c'est dans ce cadre que peuvent être révisés les comportements critiqués par les "anti-mondialisation" et décidées les politiques permettant l'amélioration de la situation des pays en développement (qui se battent pour ne pas être marginalisés). Dans cette lutte, leur meilleur allié "occidental" est Pascal Lamy. Il est évidemment tenu de négocier sur la base du mandat qui lui est confié par le Conseil (donc, par les Etats membres); c'est d'ailleurs ce qui fait sa force car il parle au nom de l'Europe. Quiconque se donne la peine de lire sans préjugés les documents de l'UE constate que les revendications justifiées des mouvements qui ont provoqué l'échec, en 1999 à Seattle, de la première tentative de l'OMC de lancer le nouveau cycle de négociations, se retrouvent dans les positions européennes. Ces mouvements devraient donc soutenir les efforts de Pascal Lamy, au lieu de le combattre, d'autant plus que l'une des batailles qu'il doit livrer, celle concernant l'agriculture, est encore loin d'être gagnée. Il est évident qu'il ne peut pas présenter à Genève toutes ses opinions personnelles et qu'il doit accepter des compromis, mais il a pu (avec quelques autres) infléchir certaines thèses favorables à la thèse "libéralisations d'abord", et l'orientation générale de l'Europe va aujourd'hui très nettement dans la bonne direction.
Présomptueux. Le langage du président des étudiants de Louvain, François Schreur, est typique d'une certaine "intelligentsia" qui étudie les problèmes sur le papier sans se préoccuper des réalités sur le terrain, et est dogmatique sans vérifier l'exactitude de ses affirmations. Il prétend que l'UE néglige la notion de services publics alors que c'est la tendance opposée qui s'affirme. Il prétend que l'UE est favorable à une "marchandisation" de l'enseignement, qui deviendrait une marchandise comme les autres, mais c'est faux: l'UE estime que ce domaine ne rentre pas parmi les services à libéraliser, et que chaque pays doit rester libre de considérer l'éducation - et l'Université - comme un service public. Et je pourrais continuer.
Incompréhension. Si j'ai insisté sur cet incident somme toute mineur et qui n'a eu aucune influence sur le déroulement des événements (Pascal Lamy a été fait, lundi 3 février, comme prévu, docteur "honoris causa" de l'Université Catholique de Louvain-la-Neuve, voir autre page de ce bulletin), c'est parce que l'attitude des étudiants indique un manque d'information et une incompréhension assez large du rôle que l'UE joue dans les négociations de Genève, et aussi parce qu'il nous offre l'occasion de laisser la parole à Pascal Lamy lui-même, dans notre rubrique "Textes de la semaine". (F.R.)