On se demande souvent, à Bruxelles et ailleurs, pourquoi l'UE n'est pas davantage populaire auprès du public. Les explications savantes ne font pas défaut: manque de transparence, démocratie insuffisante, absence d'ambition politique… Mais parfois l'explication est plus simple: elle réside dans la manière fausse, ou tordue, ou même simplement incomplète dont la réalité européenne est présentée au public. Exemples.
Les eurocrates et les restaurants. Le ministre français des Finances a demandé que le taux de la TVA sur la restauration soit ramené de 19,6 à 5,5%. Les représentants de la profession (bars, restaurants, etc.) avaient convaincu les autorités nationales de l'intérêt de cette mesure et de ses effets positifs sur l'emploi, et Jacques Chirac en avait fait une promesse de sa campagne électorale. Le Commissaire européen Frits Bolkestein a répondu que la mesure est certes possible, si le Conseil la souhaite, mais qu'il sera difficile de l'introduire au premier janvier prochain, comme la France le souhaite, en raison des procédures à respecter. Les professionnels ont réagi avec indignation en accusant "un Commissaire de Bruxelles d'opposer son veto à l'un des principaux engagements du président de la République et de son gouvernement". Où est la vérité?
La décision sur les taux de la TVA avait été prise par le Conseil de l'UE à l'unanimité, dans le contexte des décisions sur l'application de taux réduits aux services "à forte intensité de main-d'oeuvre". A l'époque, la Commission avait proposé que les Etats membres soient libres d'appliquer un taux réduit sur une large liste de services répondant à certains critères. La restauration répondait à ces critères. Mais le Conseil avait préféré une liste courte de services spécifiques (réparation de bicyclettes, de chaussures et de vêtements; rénovation, réparation et nettoyage de logements privés; soins à domicile; coiffure) et la restauration n'en faisait pas partie. C'est avec une certaine malice que le porte-parole de M.Bolkestein (voir notre bulletin du 21 juin, page 7), après avoir souligné qu'il s'agissait "d'une décision des Quinze à l'unanimité et non d'un diktat des bureaucrates de Bruxelles", avait rappelé la déclaration faite le 12 juillet, devant le Conseil Ecofin, par le ministre des Finances Français de l'époque: "Je suis contre la prise en compte de la restauration (dans la liste des services bénéficiant du taux réduit) car un tiers du coût de cette mesure serait un cadeau aux touristes (…). La restauration est un produit de luxe et la baisse de la TVA bénéficierait surtout aux riches." Il est à souligner que les Etats membres qui appliquaient déjà une TVA réduite à la restauration ont pu la maintenir (en Espagne, Pays-Bas, Grèce et Luxembourg les taux sont inférieurs à 10%).
La Commission est tenue de veiller à l'application d'une décision du Conseil, même lorsqu'elle ne la partage pas. Evidemment, Charles Pasqua et Philippe de Villiers ont invité le gouvernement à "passer outre les interdits des technocrates de Bruxelles", et les professionnels se sont dits "indignés" des explications de M. Bolkestein. Le ministre des Affaires sociales François Fillon a indiqué que si le taux réduit n'est pas introduit au début de 2003, il pourra l'être au début de 2004. En attendant, pour l 'opinion publique, c'est la faute à la Commission si les repas sont chers et si la profession ne recrute pas du personnel supplémentaire.
Erasmus au cinéma. Le programme européen Erasmus a eu l'honneur d'être le sujet central d'un film. Non pas un documentaire de propagande financé par la Commission européenne, non, un vrai film de fiction, une histoire de jeunes, sentimentale et en même temps dramatique, "L'auberge espagnole", de Cédric Klapisch. Présenté à Paris et dans d'autres villes, ce film a rencontré un succès considérable de public et de critique, et "Le journal du dimanche" (l'un des plus gros tirages de la presse française) a mis en relief que l'histoire se situe dans le cadre d'Erasmus, élément essentiel car elle raconte les rencontres et les amours d'étudiants et d'étudiantes de pays différents qui, grâce à ce programme de l'UE, se rencontrent, se connaissent, vivent ensemble et parfois s'aiment. Le film est ainsi décrit aux lecteurs: "Moyenne d'âge: 25 ans. Lieu: Barcelone. Ambiance: joyeuse. Population: étudiante qui suit le programme Erasmus. Erasmus permet aux étudiants de tous les pays de suivre une année d'études à l'étranger." Déclaration du metteur en scène: "Erasmus est quelques chose de fantastique (…). C'est un remède contre l'intolérance. Quelqu'un m'a dit que, sous ses dehors de petite comédie", L'auberge espagnole "était un film au discours politique. C'est vrai."
Parfait, à une nuance près: nulle part n'est mentionné qu'Erasmus est un programme de l'UE, financé par le budget communautaire, qui n'existerait pas sans la Commission européenne. Pour les lecteurs du "Journal du Dimanche", l'UE continue à être l'organisation qui s'occupe de mesurer les petits pois. Nuance supplémentaire: le metteur en scène Cédric Klapisch a ajouté: "L'auberge espagnole a été tournée en numérique, parce que c'était parfait, compte tenu des impératifs du temps. J'ai éprouvé une formidable sensation de liberté." Le cinéma numérique, c'est une technologie appuyée par la Commission européenne, Mme Reding s'en est occupée récemment. (F.R.)