Une coopération économique et technique? Ecrit le 9 mai, même s'il parvient au lecteur quelques jours plus tard, ce commentaire a un seul but: réaffirmer, textes à l'appui, à quel point la "déclaration Schuman" du 9 mai 1950 avait une nature et des objectifs politiques. Banalité? Je le croyais moi aussi. Mais depuis quelque temps, des personnalités politiques parfois de premier plan se proclament les inventeurs de l'Europe politique et se complaisent à raconter que la première Communauté n'avait qu'un objectif économique: le charbon et l'acier, figurez-vous, au service des grands industriels et des banques.
On pourrait hausser les épaules devant tellement d'ignorance et de bêtise. Mais, malheureusement, une phrase en ce sens a subsisté dans la "déclaration de Laeken", texte qui fait désormais partie de l'histoire de l'Europe. La voici: "L'Union européenne s'est créée progressivement. Au début, il s'agissait avant tout d'une coopération économique et technique". Le projet initial de Guy Verhofstadt ajoutait qu'à l'époque l'Europe "cherchait son chemin à tâtons". Ah, ce pauvre Jean Monnet, ces pauvres Schuman et Adenauer, De Gasperi et Spaak, qui ne savaient pas bien quoi faire! Heureusement, un demi-siècle plus tard, les successeurs de ces personnages tatillons ont eu l'illumination: et si on faisait une Europe ayant des objectifs politiques?
Charbon et acier, la base des armements. Mais la Fondation Jean Monnet existe et elle a reproduit en fac-similé dans un livre magnifique ("Un changement d'espérance", Lausanne, 9 mai 2000) la documentation sur la déclaration du 9 mai. Puisons, sans commentaires superflus, dans ces textes qu'on ne feuillette pas sans émotion. Au début de 1950, Jean Monnet savait déjà ce qu'il voulait: "faire l'Europe, ce qui n'est possible que si les différents pays acceptent de réduire leur souveraineté nationale et de créer une autorité internationale pouvant prendre les décisions que les pays devront exécuter"(lettre du 24 février). Et il ajoutait: "c'est évidemment une tâche excessivement difficile". Jean Monnet voulait agir très vite, tellement il craignait que la guerre froide ne dégénère en conflit ouvert. Le 1er et le 3 mai, il adresse à Robert Schuman, ministre français des Affaires étrangères, deux notes où nous lisons notamment: "il faut changer le cours des événements (…). Il faut une action immédiate qui change quelque chose d'essentiel, une action profonde, réelle, immédiate (…). Il ne faut pas chercher à régler le problème allemand qui ne peut être réglé avec les données actuelles. Il faut en changer les données en le transformant." (note du 1er mai). " Ce n'est pas l'addition de souverainetés réunies dans des conseils qui crée une entité. Il faut véritablement créer l'Europe, qu'elle se manifeste à elle-même et à l'opinion américaine, et qu'elle ait confiance en son propre avenir." (note du 3 mai). La vision de l'Europe unie était donc déjà là; le problème était de commencer immédiatement par quelque chose de concret, impliquant dès le départ la création d'une institution supranationale et d'une Assemblée parlementaire commune. Le choix du charbon et de l'acier (l'acier représentait à l'époque la base des armements, et le charbon était nécessaire pour fabriquer l'acier) était donc fonctionnel, un moyen pour lancer le processus avec un projet d'envergure, en imaginant des institutions entièrement nouvelles (esquissées déjà en avril par Paul Reuter et Etienne Hirsch, selon le témoignage de Jean Monnet lui-même) pour mettre en commun la base de l'armement.
La déclaration du 9 mai a eu neuf versions successives. Le texte final indique: "La contribution qu'une Europe organisée et vivante peut apporter à la civilisation est indispensable au maintien de relations pacifiques (…). L'Europe ne se fera pas d'un coup, ni dans une construction d'ensemble: elle se fera par des réalisations concrètes créant d'abord une solidarité de fait (…). Le gouvernement français propose de placer l'ensemble de la production franco-allemande de charbon et d'acier sous une Haute Autorité commune, dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d'Europe."
En regardant plus loin. Le 9 mai à 18 heures, Robert Schuman annonce l'initiative de la France par une déclaration orale d'une minute et demie: "Il n'est plus question de vaines paroles mais d'un acte hardi, d'un acte constructif. La France a agi et les conséquences de son action peuvent être immenses. Nous espérons qu'elles le seront. Elle a agi essentiellement pour la paix. Pour que la paix ait vraiment sa chance, il faut, d'abord, qu'il y ait une Europe (…). La France accomplit le premier acte décisif de la construction européenne, et y associe l'Allemagne. Les conditions européennes doivent s'en trouver entièrement transformées. Cette transformation rendra possibles d'autres actions communes impossibles à ce jour."
Ceux qui avaient compris. Le soir même, à 20 heures, Konrad Adenauer tient une conférence de presse en la présence (fait exceptionnel) de tous les ministres de son gouvernement pour annoncer l'offre française et sa réaction positive. Dans les pays du Benelux, victimes de guerres qui leur avaient été imposées, l'émotion est à son comble. Paul Henri Spaak lit attentivement la déclaration et, tout ému, se limite à murmurer: "Je voudrais l'avoir écrite". Max Kohnstamm avoue en avoir été "comme foudroyé". Pour Joseph Bech, c'était une question "de vie ou de mort". Leur adhésion à une entreprise qui garantira la paix est immédiate. De surcroît, ils comprennent que "les petits pays pèseront davantage dans une organisation communautaire du continent appliquant le principe de l'égalité de tous devant la loi commune que dans un système fondé sur la coopération interétatique." L'adhésion de l'Italie était annoncée dès le 10 mai par une déclaration du Comte Sforza, ministre des Affaires étrangères. L'Italie était évidemment peu concernée par les intérêts charbonniers et sidérurgiques de l'Europe rhénane et nordique, mais Alcide De Gasperi avait immédiatement vu qu'il s'agissait de "la création d'une communauté unissant deux des grandes composantes de l'Europe de toujours, la Méditerranée et le sillon rhénan plus le Nord du continent".
La non-participation du Royaume-Uni était pratiquement acquise dès le 14 mai. Jean Monnet comprend l'attitude britannique. Selon le témoignage de Lord Plowden, il lui a dit: "Tous les pays d'Europe, à l'exception des neutres, ont été occupés par une armée ennemie. C'est pour cela que nous sommes prêts à changer nos institutions. Vous, en Grande-Bretagne, vous avez gagné une guerre et vous n'êtes pas vraiment prêts; mais vous y viendrez." Jean Monnet avait en même temps souligné qu'il était de toute manière décidé à avancer même sans les Britanniques; il fallait "mettre le projet en mouvement, créer une sorte de fait politique; une fois que ceci serait fait, les Britanniques se joindraient à l'entreprise".
Les experts à leur place. Le 23 mai, Jean Monnet exposait le projet devant la Haute Commission Alliée, à Petersberg (donc, avec la participation des Américains et des Britanniques), en soulignant notamment que "la réalisation du plan Schuman rendrait une guerre à tout jamais impossible entre les pays d'Europe occidentale" et en mettant l'accent sur le volet social de l'entreprise, avec des fonds de péréquation et de reconversion. Le plan doit se concrétiser en un Traité, et même pour cet aspect Jean Monnet avait les idées claires à propos de la priorité de l'élément politique: " nous ne voulons pas, dès le départ, nous embarrasser des experts et nous laisser paralyser par leurs objections inévitables. Nous leur assignerons un but et ils auront à trouver les moyens de l'atteindre; ils sont là pour cela." Et déjà il insistait sur la nécessité que les membres de la Haute Autorité soient "des personnalités indépendantes".
Une rencontre émouvante. Le même jour, Jean Monnet rencontre à Bonn Konrad Adenauer. Le compte rendu de cet entretien figure dans le livre de la Fondation. C'est Jean Monnet qui parle: "le charbon et l'acier jouaient un rôle essentiel parce qu'ils touchaient au problème de la sécurité et qu'ils avaient fourni les moyens de déclencher (le texte dactylographié porte: déclencher) les conflits passés. Ces industries lourdes étaient liées dans l'opinion à l'idée de guerre. Les tourner vers un profit commun permettrait de modifier le climat psychologique. À ce sujet, M.Monnet a souligné que, si l'Europe ne gaspillait plus son énergie dans des conflits internes, elle atteindrait un standard de vie particulièrement élevé; elle reprendrait le rôle dirigeant que, du point de vue intellectuel et du point de vue de la civilisation, elle avait eu jadis dans le monde et qu'elle doit de nouveau y avoir. La proposition française était donc, dans son inspiration, essentiellement politique. Elle avait même un aspect pour ainsi dire moral."
La réponse du chancelier allemand est toute simple dans la forme: "M. Adenauer déclare qu'il envisage lui aussi cette entreprise sous son aspect le plus élevé, comme une entreprise d'ordre moral. Les gouvernements intéressés ne doivent pas tant se préoccuper des responsabilités techniques qu'ils assument à l'égard de leur peuple que de leur responsabilité morale en présence des vastes espoirs que cette proposition a éveillé (…). Si l'on parvient à une solution satisfaisante des problèmes du charbon et de l'acier, l'atmosphère de crainte qui prévaut encore se trouvera dissipée et une base solide s'offrira à l'édifice européen. Le chancelier tient à déclarer qu'en s'associant à l'entreprise envisagée, son gouvernement et son pays n'ont aucune arrière-pensée hégémonique. L'histoire a appris combien pareilles velléités sont vaines (…). Le chancelier déclare, en terminant, qu'il considère la réalisation de la proposition française comme la tâche la plus importante qui se pose à lui. S'il parvient à l'accomplir, il estime qu'il n'aura pas perdu sa vie."
Face à la cathédrale de Reims… Après la rencontre, le chancelier charge un haut fonctionnaire français d'un dernier message: "voulez-vous dire à Monsieur Monnet que lorsqu'il m'a proposé son projet j'ai remercié Dieu." Quelques années plus tard, la lettre suivante était adressée à Cognac, Paris: "Monsieur Europe Jean Monnet. En tant qu'ancien sous-officier de l'armée prussienne, j'ai prié en 1916 dans mon trou de tirailleur en face de la Cathédrale de Reims pour que le Seigneur parvienne à réconcilier nos deux peuples afin que cesse ce terrible massacre. Vous avez accompli cette tâche et je vous en remercie."
Je n'ai rien à ajouter, sinon rendre hommage à M.Henri Rieben et à ses collaborateurs qui ont réuni, sous un habillage adéquat, les documents dans lesquels j'ai puisé pour établir ce petit résumé de ce que la "déclaration de Laeken", établie sous la responsabilité de M.Guy Verhofstadt et signée à la fin de 2001 par quinze chefs d'Etat et de gouvernement, a défini "une coopération économique et technique". (F.R.)