L'Europe centrale et nous. La gentillesse d'une personnalité politique européenne et mon intérêt pour les pays d'Europe centrale et orientale ont eu comme résultat que j'étais à Bratislava en début de semaine. Et une fois de plus, j'ai constaté à quel point le poids d'un demi-siècle de rideau de fer continue à conditionner l'attitude psychologique d'une partie de la classe dirigeante de ces pays. Non pas dans le sens qu'ils se sentent, eux, différents et lointains de l'Europe occidentale, mais dans le sens opposé: ils craignent que tel soit le sentiment de l'opinion publique dans l'UE. Le professeur Juraj Stern, président de la Slovak Foreign Policy Association, a affirmé dans une allocution passionnée, en s'adressant à ses interlocuteurs de l'Union: vos populations ne savent rien de nos goûts et de nos traditions, nous avons grandi en lisant Alexandre Dumas et Jules Verne (plus jeune, le vice-premier ministre Mme Kadlecikova a ajouté le nom de Jacques Prévert), nous écoutons les mêmes musiques, nous parlons vos langues, la "frontière Schengen" est à un kilomètre et demi, Vienne à 50 kilomètres. Le peuple slovaque s'est prononcé à 78% pour l'adhésion à l'UE. Voici la réalité, mais votre opinion publique se préoccupe d'une invasion, totalement imaginaire, de nos travailleurs chez vous!
Le professeur Stern a parfaitement raison. Il est trop faible de dire que nous avons avec l'Europe centrale des racines communes et des valeurs communes; en fait, nous partageons la même culture et la même histoire. Nous avons grandi en lisant, enfants, Ferenc Molnar et ensuite Franz Kafka, en écoutant Léhar et puis Chopin, Dvorak et Smetana. Entrer dans l'UE signifie pour ces pays rentrer à la maison. Nous n'insistons pas suffisamment sur cet aspect (de la même manière qu'eux ne devraient pas être obsédés par les aides aux agriculteurs). J'ai demandé: quelle est la richesse principale de la Slovaquie? Une dame m'a répondu: notre système éducatif, l'enseignement que nous donnons à nos enfants. La dignité de ce peuple m'a frappé.
Qui a peur de la formule Delors pour l'UEM? Les remarques critiques que j'ai eu l'occasion d'entendre à propos de l'idée de Jacques Delors de transformer l'Union économique et monétaire à Douze en une "coopération renforcée" au titre du Traité (voir cette rubrique dans notre bulletin du 17 janvier) portent sur l'opportunité, au moment actuel, d'une initiative qui soulèverait des réticences et provoquerait des complications. En pratique, les perplexes se demandent: quelles raisons incitent à s'engager dans une querelle avec les trois pays de l'UE qui ne font pas partie de la zone euro et qui entraînerait l'Union sur un terrain institutionnel glissant et marécageux? Une source de divergences: pour quels avantages?
Jacques Delors répondra s'il le souhaite. Moi, je me limiterais à trois remarques:
1. L'exigence de renforcer le pilier économique de l'UEM est reconnue par la plupart des forces politiques et économiques (voir cette rubrique dans notre bulletin du 16 janvier). Des initiatives sont nécessaires. Il serait contradictoire de se limiter à constater que la situation actuelle est insatisfaisante et de devenir frileux dès que des idées sont suggérées.
2. L'Eurogroupe tel qu'il existe actuellement n'apporte pas de solution car il ne peut rien décider; il discute, il suggère, mais le Conseil Economie/Finances est seul habilité à prendre des mesures. Renforcer l'Eurogroupe en tant qu'organe intergouvernemental reviendrait à exclure de la "méthode communautaire" un volet essentiel de la politique européenne, en confiant la coordination économique à la coopération entre les Etats, avec tout ce que cela signifie: risque de directoire des grands pays, écrasement des petits pays, absence de démocratie et de transparence. Une "coopération renforcée" implique en revanche la participation de la Commission et du Parlement aux délibérations en laissant les portes ouvertes à tous les pays de l'UE qui souhaiteront rentrer dans la zone euro et en rempliront les conditions.
3. Les pays de la zone euro seront d'ici quelques années minoritaires au sein du Conseil Ecofin, au moins pendant une certaine période. Ce qui conduirait à une absurdité: les Etats membres qui ne participent pas à l'euro pourraient avoir une influence déterminante sur les décisions économiques des pays de cette zone et limiter l'autonomie des gouvernements qui ont voulu l'euro, les pays dont l'euro est la monnaie.
On le voit, ce n'est pas une querelle institutionnelle théorique, c'est quelque chose de vital pour la conduite de l'économie de la zone euro, noyau de l'Europe unie. Arrêtons d'éviter les débats qui dérangent! J'attends avec curiosité et intérêt le document sur l'Eurogroupe annoncé par le président Prodi. Et j'invite le lecteur à ne pas minimiser la portée de ce qu'avançait le Financial Times en début de semaine à propos d'un prétendu projet d'un superConseil de l'UE formé par trois grands pays. Il est évident qu'il ne s'agit pas encore d'un plan, mais d'un ballon d'essai en prévision de la Convention. Et il va dans la direction du renforcement de la méthode intergouvernementale. Comme la tendance à renforcer l'Eurogroupe en marge des institutions communautaires. C'est pourquoi l'idée de Jacques Delors est importante. (F.R.)