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Bulletin Quotidien Europe N° 8095
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

L'UE a obtenu - mais peu l'ont compris - que le prochain round de négociations commerciales mondiales marque la fin de la globalisation sans règles et jette les bases d'une gouvernance mondiale

Que ceci reste entre nous. L'UE ne s'attend pas à des remerciements. Si la décision a été prise à Doha d'ouvrir un nouveau cycle de négociations commerciales mondiales fondé sur des principes en bonne partie nouveaux, le mérite en revient surtout à l'action obstinée, patiente et en même temps inventive, de Pascal Lamy. Mais comment s'imaginer qu'il lui soit reconnu, à lui-même et à l'Europe? La mode, on le sait, est à considérer que l'UE est inefficace et velléitaire, qu'elle n'a pas d'influence dans les affaires du monde, que sur le plan commercial elle a une fâcheuse tendance à se renfermer sur elle-même (l'Europe forteresse: oh le beau slogan!), qu'elle pratique une politique agricole protectionniste et qu'elle est plutôt minable dans son appui au tiers monde. Faisons donc semblant de croire à ces lieux communs, ne parlons pas de succès et minimisons le rôle de Pascal Lamy et de Franz Fischler. Ainsi, tout le monde sera content et l'Europe sera confortée dans son attitude d'humilité et de contrition, deux vertus qui ouvrent les portes du paradis.

Toutefois, à la condition que ceci reste entre nous (moi qui l'écris et vous qui me lisez), ce que l'Europe a réussi lui vaudra un jour la reconnaissance du monde. Face aux ravages de la globalisation sans règles, dénoncés à juste titre avec éloquence et vigueur par les plus méritoires et sérieuses des organisations non gouvernementales, elle a été en mesure d'introduire les premiers éléments concrets d'une discipline future: ce qu'elle a arraché à Doha est ni plus ni moins que la prémisse et la promesse d'une future gouvernance mondiale. Rêvons un peu. Un monde se dessine dans lequel les échanges commerciaux répondront à des conditions telles que: a) le respect de normes environnementales, afin d'éviter la détérioration définitive et irrémédiable des conditions de la vie sur la terre; b) un régime favorable pour les pays en développement, grâce à des dérogations à la règle sacrée de la nation la plus favorisée; c) le maintien d'une activité agricole équilibrée dans l'ensemble du globe, en respectant la qualité et la sécurité des produits, les traditions, les paysages, les civilisations; d) la diffusion de principes universels comme les droits des femmes et des enfants et l'interdiction du travail forcé; e) la possibilité pour les pays pauvres d'avoir accès aux médicaments nécessaires pour combattre les pandémies (à commencer par le sida). Tout est à négocier, mais le projet est là, et le monde dispose - s'il sait agir- de trois ans pour le définir, sauf pour les questions sociales, où les demandes de l'Europe ont été en grande partie rejetées. D'ici quelque temps, même les pays qui aujourd'hui se plaignent des résultats de Doha (y compris ceux qui ont refusé de discuter de l'égalité pour les femmes et de la protection des enfants) comprendront la portée de ce qui va commencer.

Au-delà des intérêts de l'Europe. Certes, jusqu'à la dernière minute s'étaient multipliées les tentatives visant soit à déformer la signification et les objectifs des positions européennes, soit à contester le principe même d'une négociation impliquant les éléments nouveaux qui dépassent la notion de commerce. Georges Soros a longuement expliqué que l'OMC ne devrait pas s'immiscer dans des questions environnementales, de développement ou sociales: elle doit s'occuper de la libéralisation des échanges, sans regarder plus loin. On le comprend; la liberté des transactions (financières, dans son cas) sans règles ni discipline ne lui a pas mal profité par le passé. Ce qui est étonnant, c'est qu'il se trouve encore des journaux prestigieux pour accueillir sa prose. Tout aussi étonnante est la manière dont, au moment le plus difficile de la négociation de Doha, la presse (européenne y comprise, et jusqu'à celle de Bruxelles) se complaisait à présenter l'UE comme responsable de l'échec annoncé, en négligeant totalement la signification et les objectifs de la difficile bataille de MM.Lamy et Fischler, seuls à "tirer la charrette dans la bonne direction" (Pascal Lamy dixit).

Il est vrai que la pureté de la position européenne est quelque peu contaminée par certaines préoccupations trop ouvertement marchandes; par exemple, le lien entre la multifonctionnalité de l'agriculture (sacro-sainte) et les subventions à l'exportation (source souvent de fraudes et de trafics illicites) est difficile à comprendre. Mais l'orientation générale de la position de l'UE va au-delà de la défense de ses intérêts commerciaux; elle vise à glisser dans ce domaine les valeurs qui sont à la base de notre civilisation, même s'il n'est pas toujours aisé de distinguer cette ligne directrice sous des paragraphes techniques consacrés aux normes antidumping (c'est pour les pvd que l'UE s'est battue à ce sujet), à la propriété intellectuelle (pour les médicaments) ou aux règles de concurrence (pour éviter les abus des multinationales). Pascal Lamy a pu dire, à l'issue de l'effort qui avait creusé ses joues et quelque peu éteint l'éclat de son "oeil bleu polaire" (définition d'un collègue): " nous nous sommes battus pour des objectifs qui n'étaient pas les nôtres en tant qu'intérêts, mais qui étaient les nôtres comme orientation politique et comme valeurs". En associant au résultat Franz Fischler, il l'a qualifié de "roc aimable", souriant toujours mais inébranlable sur les principes. (F.R.)

 

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