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Bulletin Quotidien Europe N° 8061
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

L'ordre correct des priorités. Ce que l'Europe est prête à négocier en agriculture, dans le prochain round mondial de l'OMC, a été clarifié parallèlement par Franz Fischler et Pascal Lamy. Le premier avait déclaré le 26 septembre à Belfast que la position de l'UE dépendra de ce qu'elle va décider dans le cadre de son évaluation à mi-parcours de la politique agricole commune (PAC) dans le but de construire une "agriculture durable aux sens environnemental, économique et social". La position européenne sur le plan international sera définie "sur la base des résultats de cet exercice, et non l'inverse", a-t-il précisé.

Cette précision est de taille, car certains pays tiers continuent à réclamer que l'UE s'engage d'abord à ouvrir son marché, et qu'elle procède ensuite à la révision de la PAC à la lumière de cet objectif. En renversant ce calendrier, M. Fischler a rétabli l'ordre correct des priorités: l'UE respectera les principes essentiels de sa politique (dont le maintien d'une activité agricole sur l'ensemble de son territoire, la sauvegarde de ses traditions et de ses paysages, etc.) et elle en tiendra compte en déterminant ensuite sa position de négociation. Ceci ne signifie pas que ses concessions seront mineures; les réformes de la PAC déjà réalisées permettent au contraire une nette réduction des éléments qui peuvent avoir un effet de distorsion des échanges, comme les subventions à l'exportation, et l'UE est prête à aller encore plus loin (voir cette rubrique dans le bulletin du 24 juillet). M.Fischler l'a confirmé à Belfast, tout en ajoutant: "mais il importe de ne pas se focaliser uniquement sur les échanges. Nous ne pouvons ignorer le rôle majeur de l'environnement ou de la sécurité alimentaire. Une chose doit être claire: toute société démocratique a le droit de choisir sa politique agricole, l'important étant, à l'échelon international, de limiter la distorsion des échanges qui en résulte".

Deux jours plus tard, Pascal Lamy, devant le Cercle européen de "Confrontations", ne disait pas autre chose: "l'UE est engagée dans un processus de réforme auquel nous devons nous conformer. Cela nous permettra de prendre une position de négociation avancée, en améliorant l'accès à notre marché et en réduisant nos aides internes et nos subventions à l'exportation, pour autant que nos partenaires fassent un effort analogue et que nos considérations essentielles autres que d'ordre commercial soient prises en compte: l'environnement, le paysage rural, la qualité et la diversité de la nourriture, la vie quotidienne dans les campagnes". Il avait ensuite expliqué: " J'offrirai ce que Fischler m'autorisera à offrir. C'est ainsi qu'a décidé la Commission."

Ceux qui ne comprennent pas. Pourquoi ces confirmations et clarifications me paraissent-elles très importantes ? Parce que les pressions pour amener l'Europe à ouvrir entièrement ses frontières aux produits agricoles du monde entier sont de plus en plus fortes et pressantes, notamment de la part du groupe de Cairns (qui réunit, on le sait, les pays exportateurs les plus puissants et concurrentiels de la planète). M.Fischler en est sans doute agacé, comme le prouve le ton de son discours de Belfast déjà cité: "où le groupe de Cairns veut-il en venir lorsqu'il insiste pour que l'agriculture soit traitée comme n'importe quel autre secteur, alors que tout démontre que c'est le contraire qui est vrai? A quoi riment ces simulacres de bataille, alors que nous devrions plutôt nous employer à garantir que tous les membres de l'OMC, y compris les pays en développement, tirent avantage des négociations?"

Le danger vient du fait que dans l'UE même certains chefs de gouvernement donnent l'impression de ne pas avoir compris ce qui est jeu et restent attachés au vieux cliché du protectionnisme agricole de l'Europe. Il en était ainsi de l'ancien premier ministre M.Amato, il en est ainsi de Tony Blair, et tout récemment Guy Verhofstadt a parlé de la nécessité de supprimer les exceptions pour les bananes, le sucre et le riz. Or, ces exceptions visent essentiellement à protéger les productions des pays ACP, qui sont les plus pauvres du monde, alors que l'ouverture totale profiterait surtout à certains pays du groupe de Cairns, où résident les agriculteurs les plus riches. Les malentendus et les manœuvres sont colossaux en ce domaine, et une partie de la classe politique européenne tombe dans le piège avec une superficialité désolante. Certaines ONG aussi, d'ailleurs. Vendredi dernier, Mme Hilditch réclamait la suppression des précautions européennes, et en même temps soulignait que les pays pauvres disposent de moins en moins de denrées alimentaires et que la biodiversité se détériore de jour en jour. Comment ne pas comprendre que le remède à ces deux fléaux ne consiste pas à encourager les pays pauvres à pratiquer la monoculture pour l'exportation vers l'Europe (profitable aux multinationales, au grand commerce et à quelques politiciens locaux, ruineuse pour les agriculteurs sur place), mais à les aider à développer à nouveau l'agriculture vivrière, pour nourrir leurs populations et sauvegarder le patrimoine génétique? Que Dieu sauve les pays en développement des mauvais amis, et aide les responsables politiques européens à ne pas céder à la démagogie de tiers-mondistes attardés ou à l'hypocrisie d'agriculteurs riches. C'est tout ce que je demande pour le moment. (F.R.)

 

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