Surprise: l'Europe a une âme. Dès avant la déclaration de guerre des terroristes à notre civilisation, une partie non négligeable de la presse (en Europe, mais aussi aux Etats-Unis) semblait avoir découvert que l'UE n'est pas seulement une machinerie bureaucratique qui mesure la taille des petits pois. Tout d'un coup, après quelques résultats positifs de la diplomatie européenne, plusieurs journaux prestigieux se sont interrogés sur la possibilité que la Pesc devienne quelque chose de sérieux, que l'Europe puisse avoir une âme (environnementale à propos du Protocole de Kyoto, politique à Durban et ailleurs, et ainsi de suite) et un poids croissant dans les affaires du monde. Comme si cette âme et ce poids pouvaient être le résultat d'un hasard heureux, d'un journée albo signanda lapillo, alors qu'ils sont le fruit d'un travail long et patient qui se poursuit depuis un demi-siècle et qui maintenant s'accélère.
Je ne peux évidemment que me réjouir de cette évolution, après avoir écrit il y a huit jours que pour l'Europe le moment de l'auto-flagellation est dépassé, avoir essayé de montrer la signification véritable de l'action européenne et avoir dénoncé le malentendu colossal entre la réalité de l'UE et ce qu'en perçoit l'opinion publique (voir cette rubrique datée 5 septembre). Je ne vais pas faire une revue de presse, mais je veux au moins citer le "New York Times" (qui a signalé la présence active de l'Europe dans les points chauds du monde) et le journal qui a fait d'un certain scepticisme élégant et parfois hautain sa devise. "Le Monde", c'est de lui que je parle, a souligné que "l'initiative diplomatique est revenue à l'Europe" à Durban, Skopje, Jérusalem et Gaza, en félicitant "l'iconoclaste Louis Michel" et "le flamboyant Joschka Fischer" et en affirmant que l'UE a la vocation d'être "un acteur à part entière dans le monde du XXIème siècle" malgré les "pessimistes grincheux". Je considère bien entendu que dans bien d'autres aspects cruciaux de l'actualité mondiale, comme la maîtrise de la globalisation et la nouvelle stratégie du développement durable, l'UE est à l'avant-garde, si bien qu'elle est "l'alliée objective de ceux qui souhaitent que le monde change" (voir cette rubrique datée 6 septembre).
Un personnage grotesque. Bien entendu, les grincheux subsistent, et ils sont les bienvenus car leur présence interdit l'immobilisme et l'autosatisfaction. Autre est le cas de ceux qui sont anti-européens dans le plus profond de leur être, et je citerai Ralf Dahrendorf, qui a voulu gratifier les Européens du compte-rendu à sa manière d'un débat qu'il avait eu à Berlin avec Daniel Cohn-Bendit. Les raisons pour lesquelles ce professeur - à la suite de son passage bref, lointain et insignifiant au sein de la Commission européenne - est encore écouté aujourd'hui à propos des affaires européennes, restent pour moi un mystère, car tout ce qu'il dit sur l'Europe est aussi vide que présomptueux. Il a encore raconté à ses malheureux lecteurs que l'Europe a une nature technique si bien que "pour plusieurs aspects importants, elle ressemble à l'Union postale internationale" et qu'elle est "davantage encline à la bureaucratie et au protectionnisme qu'à la promotion d'un ordre libéral". Il a en outre souligné la divergence irrémédiable entre ceux qui "aspirent à une union de plus en plus étroite" entre les Européens et ceux qui "ont à coeur des valeurs telles que la démocratie et la liberté". Ce qui signifie que l'unité de l'Europe serait incompatible avec la liberté et la démocratie. Chacun a, bien entendu, le droit d'exprimer ses idées; mais lorsque l'on en arrive à fausser à ce point la réalité de l'Europe, on a envie de reprendre la phrase d'un comique ancien: " être bête c'est un droit de tout citoyen, mais vous en abusez!".
J'aimerais bien connaître l'impression que Daniel Cohn-Bendit a retirée de son débat avec Ralf Dahrendorf. Le journal qui a ouvert ses colonnes aux élucubrations de ce dernier ("La Repubblica") a vaguement compris à quel point il s'était fourvoyé et a publié deux réponses: l'une bien fondée et vigoureuse du parlementaire européen Giorgio Ruffolo, l'autre molle et indécise de Giuliano Amato, qui parle de l'Europe comme d'une "machine compliquée et lointaine (…), dont on ignore ce qu'elle fait et à quoi elle sert". Encore un autre qui est resté drôlement en retard.
Une civilisation à défendre. On aura peut-être constaté que je n'ai consacré que la moitié de la première ligne de ce commentaire aux événements ignobles qui ont endeuillé l'Amérique et le monde. C'est que les prises de position des autorités européennes, dont il est rendu compte dans ce bulletin et dans celui d'hier, se suffisent à elles-mêmes. Les terroristes ont montré toute leur haine et en même temps leur lâcheté, à quoi se sont ajoutées ici ou là quelques manifestations de joie abjectes et méprisables. Désormais, contre les terroristes et ceux qui les soutiennent, c'est une vraie guerre que l'Europe doit conduire avec la fermeté nécessaire afin de défendre notre civilisation qui, malgré ses défauts et ses lacunes, nous a apporté la liberté, les droits des femmes, l'éducation pour tous ceux qui veulent étudier, le bien-être généralisé. (F.R.)