Du point de vue européen qui est le nôtre, le G8 de Gênes a apporté deux confirmations:
1) en matière de globalisation, l'Europe défend de plus en plus des positions qui correspondent à ses valeurs, sans hésiter à se distancer à l'occasion des Etats-Unis. Les pays européens forment désormais, sur la plupart des sujets, un ensemble cohérent et suffisamment compact. La participation des présidents de la Commission européenne et du Conseil de l'UE à côté des représentants de quatre Etats membres, on ne la remarque même pas, tellement elle va de soi;
2) les positions européennes correspondent pour l'essentiel à la plupart des revendications des mouvements contestataires, en ce qu'elles ont de positif et de constructif. C'est avec l'Europe et par l'Europe que ces revendications peuvent être satisfaites. Seule l'ignorance ou la mauvaise foi peuvent méconnaître cette réalité et amener certains contestataires à considérer l'Europe comme une ennemie.
Une insulte aux malheureux. Evidemment, rien n'est acquis. La pression des forces politiques, de certains groupes représentatifs de l'opinion publique et de ce qu'on appelle la "société civile" en général reste indispensable, mais l'Europe est de plus en plus à l'avant-garde pour la protection de l'environnement, l'aide au tiers monde, l'ouverture du commerce international aux pays pauvres et tout ce qui peut être résumé dans l'expression "maîtrise de la globalisation". Il est ahurissant qu'ait été contesté dans les rues le Sommet de Göteborg où l'UE décidait (pour reprendre les termes d'un grand journal) "le plus grand tournant écologiste qui ait jamais été tenté dans l'ère industrielle" (voir cette rubrique datée du 21 juin). Sans être parfait, loin de là, c'est le modèle européen qui a fait reculer partout la peine de mort, qui agit concrètement pour éliminer la famine, qui se bat pour des normes sociales équitables partout. Au moment où l'Europe avance vers la définition de son modèle de société et s'efforce de le faire connaître et partager dans le monde, des groupuscules violents essaient de s'y opposer. Il me semble évident que les ennemis d'un monde plus juste et plus vivable sont les violents qui tentent par tous les moyens de détruire la démocratie, la liberté, la paix là où - imparfaitement bien sûr - elles existent. Leurs attaques contre l'Europe et ses institutions sont une insulte à tous les malheureux qui chaque jour risquent leur vie pour débarquer sur les côtes européennes, à ces femmes tenues en esclavage, condamnées par statut à l'ignorance et à la misère, souvent mutilées sexuellement dès leur premier âge, pour lesquelles la civilisation européenne est un objectif rêvé. A Gênes, quelques milliers de brutes qui ne représentent rien ni personne ont dénaturé le message de 200.000 manifestants pacifiques.
Enfants du riche Occident. En voyant en action les groupuscules violents de Gênes, l'ancien premier ministre italien Giuliano Amato a constaté qu'ils étaient tous "des enfants du riche Occident". Il n'y avait pas de représentants du tiers monde parmi eux. Les vrais pauvres ne détruisent pas les fruits de la fatigue humaine, n'incendient pas les voitures automobiles et les autres signes du bien-être auquel ils aspirent. La rage de destruction qu'on a vue en action à Gênes était du fascisme à l'état pur, certains groupes avaient même pris l'apparence des nazis, avec leurs chemises brunes et leurs cagoules style "tueurs du Ku Klux Klan", armés de barres de fer pour frapper et détruire. Le public international n'a eu qu'une vision partielle de la réalité, car seules des chaînes de TV italiennes mineures ont poursuivi les reportages après la fin du Sommet, et ont montré la réalité des destructions dans une ville noble et ancienne, le désespoir des victimes, les femmes en pleurs; tous des gens appartenant, eux, au vrai peuple européen, travailleur et pacifique.
Après la fin du nazisme et du fascisme, nous, les anciens, avions juré: jamais plus ça en Europe. Aujourd'hui, la liberté et la paix sont garanties et les frontières entre les pays européens sont supprimées. Mais il a fallu encore lutter contre les forces rétrogrades. D'abord, les terroristes ont obligé à renforcer la police et à introduire des contrôles dans les aéroports. Maintenant, il faut suspendre les accords de Schengen car les violents veulent les utiliser à leurs fins criminelles. C'est inadmissible.
L'Europe doit donc se battre parallèlement sur deux fronts. Elle doit compléter, renforcer et concrétiser sa vision de l'avenir du monde et la défendre au plan international, en dialoguant avec les pays pauvres et avec les organisations représentatives de la société civile et de l'opinion publique. En même temps, elle doit écraser le nouveau fascisme qui veut réintroduire dans nos pays la violence et la destruction comme méthode politique. Mais sans dramatiser outre mesure. Chaque nouvelle génération sécrète une frange violente; quelques années plus tard, on retrouve les meilleurs d'entre eux parlementaires européens, voire ministres des Affaires étrangères. Mais il y a aussi ceux qui n'ont rien d'autre que la rage de détruire et qui sont fascistes dans l'âme. On ne discute pas avec eux. (F.R.)