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Bulletin Quotidien Europe N° 7997
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Quelques évolutions récentes semblent indiquer que le partenariat euro-mediterranéen pourrait dépasser la rhétorique et les objectifs irréalistes, mais le chemin est encore long et l'avenir incertain

Des vérités qui font leur chemin. Quelque chose bouge enfin dans les relations entre l'UE et les pays tiers méditerranéens, pas encore dans les réalisations concrètes mais au moins dans les concepts et les objectifs. Rien de concret n'était possible aussi longtemps que les bases du partenariat étaient irréalistes. Aujourd'hui la rhétorique a reculé et quelques vérités ont fait leur chemin, notamment les suivantes:

- une zone de libre-échange couvrant l'ensemble de l'espace euro-méditerranéen présuppose que la libre circulation des marchandises et des services existe aussi entre les pays tiers méditerranéens, et non seulement entre chacun de ces pays et l'UE. Ceci est impossible à l'horizon 2010;

- un espace économique commun implique un grand nombre de réalisations parallèles à la liberté des échanges, concernant les normes, les contrôles, les règles de concurrence, etc. L'UE a eu besoin de quelques dizaines d'années, après avoir supprimé les droits de douane et les restrictions quantitatives, pour y parvenir, et l'oeuvre est encore inachevée. Une échéance au niveau euro-méditerranéen est une vue de l'esprit;

- les investissements n'arrivent pas par sympathie ni au nom des liens historiques. Aucun pays méditerranéen n'a les dimensions suffisantes pour attirer les investisseurs. Seul un marché méditerranéen ouvert sera suffisamment attractif;

- les conditions politiques ne sont pas encore réunies pour un partenariat euro-méditerranéen global. Chaque fois qu'une session ministérielle du processus de Barcelone est annoncée, le conflit israélo-palestinien connaît une poussée de fièvre et suffisamment d'événements dramatiques pour que l'atmosphère se détériore, et les délégations arabes placent l'accent sur ce conflit. La situation en Algérie n'est pas propice non plus à des projets globaux. En outre, le manque de franchise et de réalisme des prises de position officielles suscite de faux espoirs suivis de frustrations et de déceptions. Face à cette situation, l'hypothèse d'avancées asymétriques, par groupes de pays, commence à être prise en considération au moins en tant que formule provisoire.

Les trois défaillances dénoncées par Pascal Lamy. La réorientation partielle du processus ne s'est pas faite en un jour dans les esprits, et ne se fera pas en un jour dans la réalité. J'avais constaté depuis quelque temps un décalage entre les textes officiels, gonflés d'affirmations de principes, de calendriers et d'objectifs irréalistes, et certaines prises de position non officielles. Il suffira de citer Pascal Lamy (Le Figaro du 27 mai dernier), qui analysait ainsi les causes de la stagnation du processus de Barcelone: " les conclusions de nombreuses études conduites sur ce sujet peuvent au fond se résumer à une leçon essentielle: il n'y pas de marché unique en Méditerranée. Les trois ingrédients majeurs qui ont fait le succès de notre expérience en Europe en sont pour l'instant absents." Quels sont ces ingrédients défaillants? "a) les marchés nationaux méditerranéens sont cloisonnés et manquent de la taille pour attirer les investissements; b) le cadre réglementaire hétérogène prévalant dans ces pays n'assure pas un fonctionnement concurrentiel de l'activité économique, et l'insuffisance des services essentiels accroît les coûts pour les entreprises; c) les marchandises et les services ne circulent pas encore assez librement entre le Nord et le Sud", ce qui empêche d'exploiter les complémentarités évidentes entre les deux rives. L'objectif d'un espace euro-méditerranéen intégré implique l'ouverture des marchés tant pour les services que pour les marchandises, l'amélioration des règles et procédures douanières (et d'abord des règles d'origine, souvent encore utilisées dans des buts protectionnistes entre les pays méditerranéens), la convergence des cadres législatifs, des normes industrielles et des règles de concurrence.

Des réticences justifiées. Vaste programme…qu'il faut être deux à vouloir. Or, certaines réticences ou perplexités apparaissent dans les pays de la rive Sud. Il est vrai qu'une avancée significative a été réalisée: le projet de zone de libre-échange entre Maroc, Tunisie, Egypte et Jordanie. La Commission européenne devrait être associée à la première réunion de travail des "quatre". On verra si le projet se concrétisera dans des délais raisonnables. Mais, parallèlement, le ministre tunisien du Commerce, M. Tahar Sioud, n'a pas caché ses perplexités sur la libéralisation des services (il craint la domination des Européens dans des domaines stratégiques tels que les télécommunications et les banques) et il a rejeté l'idée d'une position commune euro-méditerranéenne à propos du nouveau round de négociations commerciales à l'OMC, car il n'est pas convaincu que les intérêts coïncident. Et il est significatif que certains pays tiers méditerranéens commencent à s'interroger sur les dangers du libre-échange en agriculture: l'ouverture de leurs frontières aux produits européens du secteur laitier et d'autres secteurs où l'UE est particulièrement efficace risque de détruire chez eux la production vivrière, l'agriculture traditionnelle "de subsistance" qu'il faut au contraire encourager et développer pour éviter que seules subsistent les productions méditerranéennes destinées au commerce d'exportation, qui bénéficie davantage à quelques grands propriétaires et aux commerçants qu'aux vrais producteurs agricoles. Les autorités de tel ou tel pays auraient l'intention de reprendre à leur compte le concept européen de la multifonctionnalité de l'agriculture, d'après lequel les fonctions sociale, écologique et de sauvegarde des traditions et des paysages que remplit l'activité agricole justifient une certaine protection.

C'est tout à fait légitime et même salutaire (à la condition que les précautions jouent dans les deux sens), car cela indique que, sur la rive Sud, les autorités soucieuses de l'environnement, des traditions nationales et de l'autonomie alimentaire (et non exclusivement préoccupées par les intérêts liés aux exportations) commencent à s'interroger sur l'opportunité du libre-échange conforme aux règles de l'OMC. De leur côté, les producteurs agricoles des deux rives se sont prononcés pour des mécanismes de coopération régionale allant bien au-delà de la simple (et dangereuse) libéralisation du commerce. EUROPE a rendu compte dans son bulletin du 20 juin pp.13/14 des résultats de la première conférence euro-méditerranéenne sur l'agriculture, organisée par les producteurs (Comité méditerranéen de la FIPA) sous l'égide du Parlement européen et du Conseil de l'Europe. L'accent a été mis sur la complémentarité des productions plutôt que sur la concurrence (complémentarité fondée en premier lieu sur les périodes différentes de production et sur la qualité des produits), ainsi que sur la diffusion des produits méditerranéens typiques, de l'huile d'olive aux agrumes, dans la perspective de l'élargissement de l'UE. Les producteurs des deux rives ont demandé que les ministres de l'Agriculture de l'UE et des pays tiers méditerranéens se réunissent à bref délai pour dessiner les perspectives de la coopération et des questions annexes: gestion des ressources en eau, label de qualité, propagande en faveur du "régime alimentaire méditerranéen", etc..

Les questions de civilisation. J'arrive, par ce biais de l'agriculture, aux questions de civilisation, négligées dans les réunions officielles du "processus de Barcelone" mais parfois discutées dans d'autres réunions ou instances en marge. La Fondation Konrad Adenauer avait organisé en mai dernier le "colloque de Marbella", qui avait discuté des problèmes tels que: a) la grande diversité des douze pays tiers méditerranéens participant au processus de Barcelone (qui ne peuvent pas être unifiés sous un moule commun); b) la possibilité et l'opportunité de créer entre eux une avant-garde ou un "noyau dur", qui montrerait la voie du partenariat avec l'UE; c) l'absence d'un modèle arabe de développement qui permette le développement économique et social "à l'occidentale" tout en tenant compte des particularités du monde musulman; d) la difficulté du dialogue culturel; e) les problèmes démographiques et migratoires dans leur réalité, y compris les aspects psychologiques; f) le "mur de méfiance" résultant de l'immigration mal contrôlée; g) les méfaits de la bureaucratie. Des considérations sur ces aspects (et sur d'autres) figuraient déjà dans l'étonnant document des ambassadeurs italiens (dont il a été amplement question dans cette rubrique des 26, 27 et 28 février derniers) qui semble reprendre la tradition des rapports des ambassadeurs vénitiens du XVIIIème siècle tellement il dépasse les documents diplomatiques actuels.

Ce document et le colloque de Marbella posent les problèmes de fond qui ne se règlent pas par la création de groupes de travail supplémentaires ni par la multiplication des réunions d'experts (ni même des ministres), et qui concernent la paix et la volonté de coopérer (entre les pays arabes et Israël, entre le Maroc et l'Algérie, pour ne pas parler de la Libye), la démocratie et la liberté (indispensables pour un vrai développement), la volonté des pays arabes de concevoir un modèle économique et social compatible avec une coopération étroite avec l'Europe tout en sauvegardant leur civilisation, leurs traditions et leurs croyances. C'est une oeuvre de longue haleine, impliquant peut-être que les projets ne soient pas uniformes pour tous les pays méditerranéens mais diversifiés et sélectifs selon la volonté et les possibilités de chacun. En attendant, il est possible de prendre des mesures concrètes en s'appuyant sur les accords bilatéraux de chaque pays méditerranéen avec l'UE et sur les programmes existants de financement et de coopération, qui comportent des possibilités non négligeables, y compris dans les domaines social et culturel.

Le discours de Casablanca. Dans un discours prononcé la semaine dernière à Casablanca, Pascal Lamy, encore, a indiqué quelques réalisations nécessaires si l'on veut "dépasser les belles paroles et les accords commerciaux virtuels", en citant: a) comme "premier chantier", un système de cumul des règles d'origine sur base régionale, précieux notamment pour le commerce et les investissements dans le secteur textile; b) la modernisation et la simplification des procédures douanières; c) la libéralisation des services (leur efficacité est indispensable pour attirer entrepreneurs et investisseurs); d) l'appui au projet de nouveau round de négociations de l'OMC, en vue de créer "un vrai marché mondial avec des règles et des disciplines".

Au cours de leur première réunion le mois dernier à Bruxelles, les ministres du Commerce euro-méditerranéens ont retenu les thèmes évoqué par M.Lamy, en décidant pour commencer de… créer des groupes de travail, et de se retrouver l'année prochaine pour faire le point. On pourra alors constater si la volonté existe de progresser concrètement ou si le partenariat euro-méditerranéen doit continuer à patauger dans la rhétorique, les revendications purement financières et les objectifs irréalistes. (F.R.)

 

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