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Bulletin Quotidien Europe N° 7896
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Quelques réflexions inspirées par les thèses des "souverainistes"

Un livre utile. Le dernier livre du parlementaire européen Georges Berthu "Europe: démocratie ou super-Etat" est bienvenu pour deux raisons au moins. Tout d'abord, il nous offre une synthèse des positions des "souverainistes", ceux qui estiment que l'Europe doit se fonder sur la coopération entre les Etats, sans mise en commun de parties croissantes de leur souveraineté et sans autorités supranationales indépendantes. Il permet donc de prendre connaissance "à la source" des thèses et des motivations des adversaires de la "méthode communautaire". La deuxième raison est qu'en mettant en relief certaines lacunes et erreurs de l'Europe actuelle, l'auteur nous aidera -même si ce n'est pas son objectif- à les corriger.

Les titres des livres précédents de Georges Berthu -membre du groupe "Union pour l'Europe des Nations"- étaient déjà éloquents: "A chaque peuple sa monnaie", "Le Traité d'Amsterdam contre la démocratie", "L'Europe autrement". Cette fois-ci, l'auteur a établi une sorte de compendium et de mise à jour des textes précédents, en le complétant par la description du modèle alternatif à l'Europe communautaire qu'il préconise: un "réseau des souverainetés nationales", qu'il définit comme "l'Europe-contrat", un système original de coopération qui "se passe de centre directeur" et vise à favoriser l'interconnexion des démocraties nationales "de la manière la plus neutre possible". Je n'ai pas l'intention de rentrer dans un débat doctrinaire ni d'analyser les détails de ce projet. Mais je voudrais expliquer pourquoi un tel projet, et tous ceux de même nature, me paraissent vains et inefficaces.

Jeune, riche et beau… Si vous demandez à un citoyen s'il préfère conserver sa monnaie nationale, sans lui expliquer les raisons et les avantages de la monnaie unique, si vous lui demandez s'il préfère que son pays soit grand, puissant et autonome, sans lui expliquer que tout seul il ne sera ni grand ni puissant ni autonome, vous obtiendrez les réponses que vous souhaitez. C'est un peu la technique consistant à dire qu'il vaut mieux être jeune, riche et beau plutôt que vieux, pauvre et moche. Laisser croire qu'un pays européen, quel qu'il soit, puisse avoir sa monnaie, sa politique étrangère, son autonomie totale, et avoir en même temps un poids et une influence dans le monde, relève pour le moins du péché d'omission. Qu'ils me citent, les souverainistes, un seul exemple de problème mondial résolu par un pays européen - dans les Balkans, en Afrique, dans l'ex-URSS ou en Asie- et je m'incline. Qu'ils me citent un exemple de monnaie nationale isolée qui reste stable, et je m'incline. Je ne vois que des situations où l'Europe ne peut agir efficacement que comme ensemble, si elle progresse sur la voie de son intégration. Et je suis convaincu que seule la méthode communautaire est efficace.

Dès qu'on dépasse les frontières de l'UE. Certes, il faut s'entendre sur les mots. Si on veut signifier par "coopération intergouvernementale" que les peuples et les gouvernements doivent coopérer, c'est une évidence. L'idée d'une construction européenne qui n'aurait pas pour base la volonté des peuples et de ceux qui les représentent est aberrante. L'ambition d'unifier l'Europe est ancienne, mais les tentatives du passé étaient vouées à l'échec car elles étaient fondées sur l'hégémonie d'un pays, et les peuples soumis n'attendaient que l'occasion de se révolter. Il revient bien entendu aux gouvernements et aux Parlements nationaux de déterminer ce qui est volontairement mis en commun. Mais, ensuite, la simple coopération entre les gouvernements n'offre aucune garantie. Les alliances triples ou quadruples, le "concert des Nations", les amitiés indéfectibles…Veut-on en revenir à ces tristes mensonges? La méthode intergouvernementale existe depuis des siècles et n'a jamais empêché que, tous les vingt ans, des Européens se battent contre d'autres Européens. A ce rythme, vu mon âge, j'en serais à ma troisième guerre. Et il suffit de porter le regard au-delà des frontières de l'UE pour constater que les conflits et les haines sont toujours là, cruels, impitoyables. Des observateurs qualifiés estiment que même des pays de l'Union, la Grèce par exemple, auraient été impliqués dans l'un ou l'autre de ces conflits, s'ils n'étaient pas membres de l'Union.

La monnaie unique: mensonges et omissions. Après ces évidences, regardons de plus près l'une ou l'autre des idiosyncrasies des "souverainistes". La monnaie unique? Il faut vraiment avoir perdu la mémoire d'un passé récent pour ne pas voir les bénéfices qu'elle a déjà apportés, avant même d'être dans les poches des citoyens. Les dévaluations et réévaluations continuelles des monnaies européennes étaient désastreuses pour le prestige de nombreux pays, délétères pour les relations entre les Etats membres, destructrices pour le marché commun, sources de complications incontrôlables pour la politique agricole…La libre circulation des marchandises elle-même n'y aurait pas résisté car les conditions des échanges étaient faussées. A la suite d'une des dévaluations de la lire italienne, la France avait l'intention d'introduire des droits à l'importation de voitures automobiles et de textiles d'Italie pour une raison valable: leurs prix avaient baissé dans la même proportion que la monnaie. Les tensions, même politiques, étaient fortes. Les réunions bruxelloises de ces tristes dimanches des dévaluations inéluctables étaient tendues à l'extrême. Le président de l'Eurogroupe du semestre dernier, M.Fabius, a déclaré que: "compte tenu des crises que nous avons subies depuis trois ans, plusieurs monnaies européennes auraient dévalué. Ces décrochages auraient eu des conséquences: une montée des taux d'intérêt très importante et donc une amputation de la croissance". Et le président actuel du même Eurogroupe, M.Reynders, a confirmé que la prétendue autonomie monétaire précédente était un leurre. Quand le franc belge était lié au mark, la politique monétaire belge était décidée à Francfort, mais par la banque centrale allemande; aujourd'hui elle est toujours décidée à Francfort mais par la BCE, où le gouverneur de la Banque de Belgique siège et délibère avec tous ses collègues, a-t-il dit en substance.

Quant au franc français, pendant une assez longue période, ses dévaluations étaient imputées aux politiques économique et budgétaire insuffisamment rigoureuses; mais les dernières sont intervenues lorsque la gestion de l'économie française était "sans fautes", tout simplement parce que le mythique "marché" en avait ainsi décidé. Avec l'euro, les tempêtes monétaires effleurent à peine l'UE, et les avantages de la stabilité interne sont incommensurables. Il est facile de le passer sous silence. Est-ce correct?

L'escalade inévitable des mesures nationales. Des considérations analogues sont valables pour le fonctionnement institutionnel. Au-delà des débats théoriques, l'Europe sans Institutions indépendantes et procédures communautaires ne fonctionnerait tout simplement pas. L'UE ne serait pas une Communauté de droit, car il y aurait toujours un gouvernement qui, dans une circonstance particulière, en ferait à sa tête, en invoquant un intérêt national; le pays qui se considérerait comme lésé répondrait à sa manière, et ce serait l'escalade des mesures et contre-mesures nationales ou bien l'hégémonie du plus puissant. Dans un système intergouvernemental, chaque pays a le poids qu'il a. 20 millions d'habitants en moins, ça pèse. Une monnaie qui perd régulièrement de sa valeur, ça pèse. Une industrie moins puissante, ça pèse. Seule la méthode communautaire dans une Communauté de droit peut garantir les plus faibles. Comment ne pas le comprendre? Sans une Institution chargée de faire respecter le Traité et de faire valoir l'intérêt commun, la dégringolade de la Communauté serait plus rapide que l'on pense et même la simple coopération serait compromise. La Commission peut même se tromper à l'occasion, mais une erreur una tantum est préférable à l'arbitraire permanent (et ceci vaut également pour la Cour de justice).

Les arguments de Georges Berthu n'ont ébranlé aucune des ces convictions; ils ont renforcé la conscience que la "méthode communautaire" doit être améliorée, rendue plus transparente, plus compréhensible pour les gens, mais certes pas remplacée par une méthode intergouvernementale, quelles que soient les formules. Mais il faut éviter de confondre la "méthode intergouvernementale" (insuffisante en elle-même) avec la volonté de coopération, la volonté des gouvernements, des nations, des peuples, de coopérer, de travailler ensemble, d'avoir des objectifs communs, de se reconnaître dans une civilisation et une histoire, tout en sauvegardant les particularités nationales. Comment expliquer le concept des "deux patries" -la sienne et l'Europe- à qui ne le sent pas dans son âme, dans son sang, dans ses fibres? Je sais bien que lorsque le moment arrivera, les dernières paroles qui me viendront aux lèvres seront dans ma langue maternelle, et de Dante sans doute:

"al poco giorno ed al gran cerchio d'ombra

son giunto lasso…(1)

Mais je sais aussi, avec la même certitude sereine, que "ma" civilisation est autant celle de Bach et Shakespeare, de Molière et de Cervantès, que celle de Michel-Ange et de Verdi. Les discours sur l'euro et la "méthode communautaire" sont inutiles pour qui ne le sent et ne le comprend pas. (F.R.)

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(1) Au peu de jour et au grand cercle d'ombre - je suis arrivé fatigué…

 

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