L’UE doit-elle relancer la production domestique de gaz naturel face à la crise des prix des ressources fossiles importées provoquée par la guerre au Moyen-Orient ? Telle était la question controversée abordée autour d’un déjeuner par les vingt-sept ministres de l'Énergie réunis en Conseil informel ce mercredi 13 mai à Nicosie.
Ce sujet avait été mis sur la table par la Présidence chypriote du Conseil de l'UE (EUROPE 13867/6), Chypre disposant, avec la Roumanie, des plus importantes réserves de gaz commercialement exploitables de l’UE ; les deux pays ont en réalité déjà prévu d’augmenter leurs productions nationales offshore en mer Noire.
« Il ne fait aucun doute que nous aurons encore besoin des énergies fossiles. Il ne fait aucun doute que le gaz naturel est préférable à tout le reste, qu’il est plus propre. (...) L’idée générale, à l’heure actuelle, est d’essayer d’exploiter autant que possible nos propres ressources naturelles », a assumé devant la presse le ministre chypriote, Michael Damianos, mettant en avant l’exemple roumain.
La Roumanie prévoit en effet de devenir le premier producteur de gaz de l’UE, avec son projet d’exploitation en mer Noire, 'Neptun Deep', dont le démarrage est prévu pour 2027 - malgré l’ombre de possibles attaques russes.
« Nos normes environnementales sont plus élevées que celles de nombreux pays dont nous importons le gaz naturel, a renchéri le secrétaire d’État roumain à l'Énergie, Cristian Bușoi. Produire notre propre gaz au sein de l’UE, que ce soit à terre ou offshore, est une affaire de sécurité », a encore défendu le Chypriote.
Sur la même ligne, la Grèce - qui a lancé en avril dernier sa première campagne de forage exploratoire de gaz depuis près de quatre décennies, en mer Méditerranée. « Je pense qu’il est important pour l’Europe de disposer d’un mix énergétique équilibré, sans exclure aucune source, afin d’être en mesure de garantir sa sécurité énergétique, qui constitue actuellement un enjeu crucial », a à son tour soutenu le ministre grec en charge de l’Environnement et de l’Énergie, Stavros Papastavrou.
Les trois pays ont fait valoir la nécessité de s’émanciper du gaz russe (EUROPE 13803/1), objectif fixé par l’UE depuis la précédente crise énergétique, en 2022. À ce sujet, une étude publiée mercredi par l'Institute for Energy Economics and Financial Analysis (IEEFA) a montré que les importations de GNL russe avaient augmenté de 16% au premier trimestre 2026 sur un an, pour atteindre un niveau record depuis 2022 (6,9 milliards de mètres cubes). La dépendance grandissante au gaz importée des États-Unis est en outre un nouveau sujet d’inquiétude (EUROPE 13855/6).
Cette poussée orchestrée par la Présidence chypriote du Conseil en faveur de la production de gaz européenne a cependant rencontré des résistances à la table des ministres. « Certains voudraient relancer des investissements dans de nouvelles infrastructures fossiles. La France réaffirme son opposition. La réponse à la crise, c’est l’électrification, plus d’électricité et pas davantage de gaz et de pétrole… La diversification de nos approvisionnements, à court terme, peut aller dans le bon sens, mais elle ne doit en aucun cas ralentir notre transition énergétique », avait-on indiqué dans l’entourage de la ministre française déléguée à l’Énergie, Maud Bregeon, à la veille de la réunion.
Mercredi matin, Maud Bregeon a effectué un entretien bilatéral avec son homologue espagnole chargée de la Transition énergétique, Sara Aagesen, qui, dans la même veine, a aussi « défend[u] l’importance pour toute l’Europe de s’engager sur une 'feuille de route' vers une élimination progressive des combustibles fossiles ».
Le commissaire européen à l’Énergie, Dan Jørgensen, a également exprimé sa réticence : « Depuis le début du conflit au Moyen-Orient, nous avons payé 35 milliards d’euros de plus pour notre énergie que ce que nous payons habituellement. (...) Donc, en réalité, ce n’est pas une crise énergétique. C’est une crise des énergies fossiles. Cela ne laisse qu’une seule conclusion logique. Nous devons accélérer et redoubler d’efforts pour sortir des énergies fossiles (...) », a tranché le social-démocrate danois.
Voir l'étude de l'IEEFA : https://aeur.eu/f/lwd (Clément Solal)