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Bulletin Quotidien Europe N° 13665
REPÈRES / Repères

Face à l’exacerbation guerrière, une forme d’impuissance européenne

Rien ne va plus. La guerre s’ajoute à la guerre. Le Moyen-Orient s’embrase. Le gouvernement israélien, outre Gaza en ruines, a ouvert, le 13 juin, un nouveau front, l’Iran, après avoir prévenu Washington. Puis, le 22 juin, la superpuissance américaine a lâché ses bombes anti-bunker sur les sites nucléaires iraniens de Fordo, Natanz et Ispahan. Le président Trump a immédiatement lancé un vibrant appel à la paix, mais les ‘Gardiens de la révolution’ ont promis des représailles : cette nouvelle guerre ne fait que commencer. Elle pourrait prendre diverses formes. Les gouvernements des pays proches ont condamné ces bombardements, appelé à la désescalade. Durant cette séquence, une autre superpuissance a continué sa guerre d’usure contre l’Ukraine. Dans le même temps, la guerre civile au Soudan continue, entraînant l’une des pires crises humanitaires, dans l’indifférence des médias occidentaux.

En 1914, le jeu fatidique des alliances existantes avait produit une impitoyable mécanique menant à la Première Guerre Mondiale. Les Européens y furent pour beaucoup, ainsi que pour la seconde. Il faut maintenant espérer une désescalade : le mot est prononcé de toutes parts, venant des non-belligérants. L’Europe peut-elle y contribuer ? Ou bien est-elle simplement hors jeu ?

La plupart des observateurs compétents estiment que seuls les États-Unis d’Amérique ont le pouvoir de peser sur les choix d’Israël comme de l’Iran. La Russie suit de près l’évolution de la région, au point de proposer une médiation à laquelle personne ne croit. En janvier dernier, elle a signé avec l’Iran un ‘pacte stratégique global’ pour 20 ans. Des drones iraniens ont servi dans la guerre contre l’Ukraine. Médiateur officiel pour le contentieux relatif au dossier nucléaire, le Sultanat d’Oman plaide l’apaisement, mais ne pourra pas l’imposer. Les esprits simples déduiront alors que seules les deux superpuissances pourraient un jour imposer la paix. Après tout, la diplomatie américaine ne vient-elle pas d’engranger un accord, à ce stade paraphé, entre le Rwanda et la RDC ?

'L’Europe ne s’est pas faite, nous avons eu la guerre’, déclara Robert Schuman dans son discours majeur lançant la CECA. Il faisait allusion au projet de fédération européenne proposé en 1930 par Aristide Briand (prix Nobel de la paix en 1926). Faire l’Europe, c’était le chemin de la paix. Le résultat fut au rendez-vous, puisque la France et l’Allemagne se réconcilièrent et que les pays membres de l’Europe communautaire ne guerroyèrent plus, malgré les élargissements successifs et les différences de sensibilité. Les frontières internes furent stabilisées. Avec les acteurs extérieurs, il n’en alla pas toujours de même. L’Union européenne fut impuissante lors des guerres de Yougoslavie, toutes proches. Elle se divisa piteusement à propos de la guerre d’Irak. C’étaient les signes d’un déficit structurel, auquel devait remédier la politique étrangère et de sécurité commune, précisée peu à peu du traité de Maastricht à celui de Lisbonne.

En 2012, l’Union européenne se vit attribuer le Prix Nobel de la paix pour avoir contribué, durant six décennies, ‘à promouvoir la paix, la réconciliation, la démocratie et les droits de l’homme en Europe’ (EUROPE 10709/8). Il faut noter que le but officiel du prix est de récompenser ‘la personnalité ou la communauté ayant le plus ou le mieux contribué au rapprochement des peuples, à la suppression ou à la réduction des armées permanentes, à la réunion et à la propagation des progrès pour la paix’ — sans mentionner une quelconque région du monde. En tant que Prix Nobel, l’Union est moralement tenue de travailler à la paix au-delà d’elle-même.

De plus, l’article 3.5 du TUE dispose que, dans ses relations avec le reste du monde, l’Union ‘contribue à la paix, à la sécurité (…), à la solidarité et au respect mutuel entre les peuples (…), à la protection des droits de l’homme, en particulier ceux de l’enfant, ainsi qu’au strict respect et au développement du droit international, notamment au respect des principes de la charte des Nations unies’.

Évidemment, les contextes de violation de ces valeurs sont rarement simples. Dans ce cas de l’annexion de la Crimée, la communauté internationale a failli, mais dans celui de la guerre d’agression de l’Ukraine, l’Union est à la hauteur de ses devoirs. Au Soudan, elle apporte une aide humanitaire généreuse et risquée (EUROPE 13651/35), sans avoir pu proposer un plan de paix. S’agissant de l’Afghanistan, la décision de retirer les forces de la coalition internationale a été imposée dans l’urgence par Washington.

Quant au drame profond du Proche-Orient, les Européens ont été très choqués par l’odieuse attaque menée par le Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, qui a entraîné une réaction de grande ampleur de l’État hébreu. Politiquement, ils ont assimilé le principe de la solution à deux États (sans entrer dans le modus operandi) ; or, seulement 12 États membres de l’UE reconnaissent la Palestine comme État souverain. L’Union est néanmoins le premier donateur d’aide au développement de la Palestine. L’aide humanitaire de la période 2023-2024 s’élève à 1,5 milliard d’euros, mais en raison du blocus existant sur place à Gaza, depuis quatre mois, par décision du gouvernement israélien, cette aide n’arrive pas régulièrement à destination et ne suffit pas à combler les besoins.

Comme la presse ne peut pénétrer dans l’enclave depuis octobre 2023, les informations n’arrivent que sporadiquement (EUROPE 13651/27). Il est cependant établi que l’acharnement de l’armée israélienne à Gaza, les attaques sur les cibles civiles, dont des enfants, et le manque criant d’eau, de nourriture et de soins appropriés constituent des atteintes graves à la dignité humaine et peuvent être qualifiées de génocidaires, comme le pensent les experts, les témoins et même certains Israéliens. Lors de sa réunion du 20 mars 2025, le Conseil européen a réclamé la reprise immédiate de l’aide humanitaire dans l’enclave. Il devrait renouveler son appel lors de sa réunion de cette semaine (EUROPE 13661/33).

Les opinions publiques se sont manifestées dans de nombreuses capitales du monde. Diverses formes d’antisémitisme ont réapparu. Des fonctionnaires des principales institutions de l’UE ont adressé un mémorandum très argumenté, demandant des actions concrètes par la voie de pressions sur le gouvernement israélien (EUROPE 13655/19). La société israélienne s’est déchirée, d’autant que le gouvernement n’était pas jugé assez actif pour récupérer les otages. Mais depuis le début de la guerre inattendue contre l’Iran, cette société s’est ressoudée.

L’Union européenne est très divisée sur l’attitude à adopter à l’égard d’Israël, qui continue de bénéficier de forts soutiens en Europe centrale et dans les pays baltes. De plus, l’Union est le premier partenaire commercial de l’État hébreux, qui lui envoie un tiers de ses exportations, et accueille d’elle 40% de ses importations. Les deux entités sont liées par un accord d’association, dont l’article 2 est relatif au respect des droits humains. Les partisans de sanctions contre Israël s’appuient sur cet article. Des voix s’élèvent pour boycotter les produits d’Israël ou au moins ceux provenant de la colonisation en Cisjordanie, réputée illégale. Elles considèrent aussi que les exportations d’armes devraient faire l’objet d’un embargo (EUROPE 13663/21).

Le 21 novembre 2024, un mandat d’arrêt a été émis par la ‘Cour pénale internationale’ contre le Hamas, mais aussi le Premier ministre, Benyamin Netanyahou, pour crimes contre l’humanité. C’était à l’époque un argument pour que l’UE durcisse sa position. Mais le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, a accueilli sur son sol le précité, qui n’a pas été arrêté (EUROPE 13623/31).

Tout cela illustre l’absence de politique étrangère commune de l’UE, pour laquelle l’unanimité des États membres est requise, et ceux-ci ne sont pas près d’y renoncer. La fonction de Haut Représentant pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité fut créée pour que l’UE parle d’une seule voix. Encore faut-il que cette voix fasse entendre autre chose que des généralités (EUROPE 13662/1). Le pouvoir diplomatique de l’Union est donc rhétorique, qu’il s’agisse de l’Iran (EUROPE 13659/14) ou de Gaza (EUROPE 13664/19).

Avec l’appui de son excellente armée et de son service de renseignements, le très efficace Mossad, Israël a pu éliminer des leaders du Hamas et du Hezbollah puis de l’appareil scientifique et politique du régime iranien, qui soutenait les mouvements précités. Il est indiscutable que les projets de l’Iran menaçaient la sécurité de l’État hébreux. De celui-ci, le droit de se défendre a donc fait son retour dans le lexique des dirigeants occidentaux. Après avoir coupé les tentacules de la ‘pieuvre’, il a touché à sa tête. Des appels sont lancés auprès de la population iranienne pour qu’elle se libère du joug dictatorial et théocratique. Il y a de la sympathie pour cette population en Occident, mais rien ne garantit que le régime va tomber.

Dans la recherche d’une solution de paix en Ukraine, les deux superpuissances se verraient bien imposer leur loi, mais le président Zelensky ne l’entend pas ainsi ; l’Union européenne doit être à la table de négociation et elle le veut, ne fût-ce qu’en raison de son voisinage immédiat. Il en va tout autrement au Moyen-Orient. Les Palestiniens sont déçus de l’Europe et Israël n’en attend rien. Ni bien sûr l’Iran. L’Union pourra offrir des financements et, pour le reste, elle sera spectatrice — paradoxe navrant, dès lors qu’elle ‘enfanta’ Israël.

Dans son discours de réception du Prix Charlemagne, le 29 mai dernier à Aix-la-Chapelle (EUROPE 13651/23), la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a plaidé pour une Europe indépendante, ‘une nouvelle forme de Pax Europeana pour le 21e siècle, façonnée et gérée par l’Europe elle-même’, démocratique, ‘ouverte et disposée à échanger avec le monde entier’.

Ceci suppose, me semble-t-il, qu’elle investisse dans sa défense, qu’elle soit une puissance respectée, bien équipée jusque dans ses services de renseignement et capable de réaliser des accords de paix entre États tiers. Il y a lieu ici de rappeler que le projet européen fut fondé sur une réconciliation, après tant d’horreurs, entre deux peuples qui se haïssaient. Si, contre toute attente, une telle réconciliation a pu être possible chez nous, elle devrait pouvoir l’être ailleurs.

Les Européens pourraient y aider : ils ont gardé en mémoire le mode d’emploi… Non ?

Renaud Denuit

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