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Bulletin Quotidien Europe N° 13665
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N° 131

Europe, as-tu une âme ?

La question posée renvoie inévitablement pour les plus anciens d’entre nous à l’appel à lui en donner une, formulé dans les années 1980 par l’ancienne présidente du Parlement européen Simone Veil. La réponse la plus directe est ‘non’, l’appel n’ayant porté aucun fruit. Sous cet intitulé, l’auteur, qui est manifestement un lecteur assidu du Bulletin Quotidien Europe, nous livre un pavé de près de 500 pages, nourri de références et citations philosophiques qui traversent les siècles de l’antiquité à nos jours. Si l’ouvrage se veut pédagogique, le volume d’informations fournies, associé à d’innombrables allers-retours entre échelon européen et politique française, nous a conduits parfois à nous y perdre. Il offre néanmoins un riche florilège de la pensée chrétienne, essentiellement catholique. Voici ce que nous choisissons d’en retenir, de façon très arbitraire.

« Le projet actuel de l’Union européenne n’est pas celui auquel nous croyons pour l’Europe. Face à la défiance qui l’entoure, et à l’impasse dans laquelle elle s’est trouvée encalminée, nous voudrions tenter de reconquérir l’esprit et le cœur des Européens », écrit Vincent Carbonel. Avant de poursuivre : « Hormis pour quelques initiés, spécialistes des questions européennes, à peine quelques centaines, l’Europe est devenue inaccessible : ceux qui souhaiteraient en pénétrer les arcanes ont perdu pied depuis longtemps. Dans le détail des questions, nous avons affaire, en réalité, à un dédale aux ramifications multiples. D’ailleurs la Médiatrice européenne elle-même, l’Irlandaise Emily O’Reilly, ne se fait pas faute de demander aux instances européennes plus de transparence dans le processus législatif : c'est ainsi, par exemple, que le Conseil – une enquête l’a établi - se montre incapable d’identifier clairement les prises de position des États membres ». Constat parfaitement justifié, même s’il eût été préférable de rappeler que ce sont les gouvernements des États membres qui refusent cette nécessaire transparence, les diplomates, affublés d’un rôle de législateur, s’en accommodant fort bien, le tout souvent sans le moindre contrôle parlementaire national, particulièrement dans le cas de la France.

L’auteur poursuit son propos en identifiant des axes qu’il juge « primordiaux pour la réorientation de la construction européenne » et qu’il entend traiter dans son ouvrage : (1) la dimension morale et l’éducation, qu’il décrit d’emblée en termes de propositions, à savoir « donner à l’Europe les dimensions morale et spirituelle qui lui font défaut ; revoir la question des langues en Europe ; affronter la question des enseignements primaire et secondaire à l’École » ; (2) le domaine économique et social ; (3) la construction politique.

« À l’été 2024, la construction européenne se trouve autant que par le passé entre les mains des États membres et de leurs experts, qui prennent leurs décisions indépendamment de leurs peuples. Certains, échaudés par des expériences pas si anciennes, redoutent plus que tout de consulter de nouveau leurs peuples à propos des grandes orientations qui, seules, permettraient de débloquer le processus. Nous nous trouvons dans une construction intergouvernementale. L’Europe, démarrée au début des années cinquante, a enregistré, certes, des réalisations considérables, mais n’a pas encore trouvé son fil d’Ariane, parce qu’on l’a construite par le toit au lieu de commencer par ses fondations. Il est temps pour l’Europe de réinventer ses fondations, si elle veut conquérir l’adhésion de ses peuples », écrit l’auteur.

Considérant les 24 langues officielles de l’Union européenne comme « un véritable handicap aux contacts, notamment eu égard à la multiplicité des réunions internationales qui se déroulent dans le cadre de l’UE, à Bruxelles et à Strasbourg », Vincent Carbonel estime indispensable « une révolution des mentalités » qui permettrait de « s’attaquer sérieusement au barrage des langues » pour progresser vers « l’unité européenne ». Et faire fi de « l’unité dans la diversité », pour reprendre la devise de l’Union ! Sans contester les difficultés qu’entraîne cette diversité ni le poids de la langue, comme facteur d’unité, dans la formation des États-nations, nous restons profondément convaincus que la diversité est source de richesse et que le patrimoine linguistique européen mérite d’être préservé. L’Union européenne ne se fera pas aimer en détruisant ce patrimoine et le modèle français de négation des différences culturelles et, à différentes époques, de répression des langues et cultures « régionales », autrement dit celles des pays d’ancien régime, n’est ni souhaitable ni acceptable. La préconisation de l’auteur de « réduire le champ linguistique européen à trois langues officielles : l’allemand, l’anglais et le français » n’est pas admissible, à mon sens, parce qu’il est inacceptable d’imposer à un député européen l’usage d’une langue étrangère et/ou d’introduire une discrimination linguistique dans les élections européennes susceptible d’empêcher l’élection ou la représentation de personnes n’ayant l’usage que d’une des 21 autres langues actuelles de l’Union. Il ne peut pas y avoir deux classes de citoyens, ceux qui ont en partage l’une des trois langues précitées et les autres qui, parce qu’ils ne parleraient que portugais, italien, polonais, ou bulgare et russe, ou tchèque et slovaque, seraient rejetés à la marge. En dehors d’une tentative presque désespérée de restauration de la place du français, dont le recul est d’abord à rechercher dans le recul de l’influence française au plan international et le manque de présence et de travail des Français au sein des institutions européennes, à commencer par le Parlement, on ne voit pas très bien l’utilité d’une telle proposition. En effet, comme le reconnaît d’ailleurs Vincent Carbonel, « parmi les vingt-quatre langues de l’UE, toutes considérées comme des langues de travail, seules, en raison des contraintes administratives et budgétaires, sont, en réalité, utilisées le français, l’anglais et l’allemand. Il ne s’agirait, par conséquent, que d’amplifier un mouvement déjà existant et qui va dans le bon sens ». Sauf que la réalité est plus complexe : d’une part, l’usage des langues demeure beaucoup plus varié au Parlement, même s’il est nettement plus réduit qu’il y a trente ans et, d’autre part, l’anglais a très largement supplanté l’allemand et surtout le français partout ailleurs, à l’exception de quelques niches : les services juridiques, la Cour de justice, etc.

En abordant plus loin l’éducation et « l’enseignement moral et civique », l’auteur affirme que « l’apprentissage des valeurs morales et civiques, au lieu de s’adosser à des traditions strictement nationales, devrait s’appuyer sur ‘l’héritage spirituel de l’Europe’ », avant de dérouler une longue liste de sujets polémiques et de « valeurs » pour le moins conservatrices. On y trouve pêle-mêle : - la procréation médicalement assistée, la gestation pour autrui, la greffe d’utérus ; - le mariage, que l’auteur définit comme « l’union hétérosexuelle d’un homme et d’une femme en vue de la procréation », les éducateurs étant appelés à développer « avant toute chose : une éducation à l’amitié, à la relation entre hommes et femmes ; une éducation à la sexualité dans l’alliance conjugale ; une éducation à l’affectivité (sentiments, émotions, affections) » ; - « la filiation adoptive et l’homoparentalité (en informant les élèves des dangers de l’idéologie du ‘Genre’ à l’École) » ; - la contraception, qui « ne doit pas être rendue gratuite et anonyme, dans la mesure où les parents, qui sont les premiers responsables de l’éducation de leurs enfants, ne peuvent pas être évincés d’un dialogue nécessaire » ; - l’avortement ; - les drogues ; - l’apprentissage des médicaments ; - la sécurité routière ; - la fin de vie ; - le suicide et l’euthanasie.

Après une quatrième partie consacrée à la lutte contre le chômage, en particulier chez les jeunes, l’auteur aborde les dimensions politique et institutionnelle. « L’Europe n’existe pas, elle n’a d’Union que le nom. Il nous faut en construire l’architecture au plus tôt, car, sans union politique, l’Europe serait condamnée à ‘regarder passer les trains de l’Histoire’, voire même à péricliter purement et simplement comme ensemble constitué. À quoi devons-nous tendre ? À un ensemble politique unifié regroupant, du moins dans un premier temps, quelques pays seulement, choisis parmi les vingt-sept membres actuels de l’UE, en attendant que d’autres États membres le rejoignent », écrit Vincent Carbonel. L’auteur propose ensuite une nouvelle architecture institutionnelle : « Dans un souci d’équilibre des pouvoirs, [la Commission] abandonnerait son droit d’initiative législatif pour se charger exclusivement de son mandat exécutif. Véritable organe collégial supranational, la Commission constituerait une sorte de gouvernement européen aux pouvoirs limités et strictement contrôlés. L’institution verrait le collège des commissaires européens et son président élus directement par le PE, sans nomination préalable du Conseil européen. Un système parlementaire obéissant au principe du bicaméralisme serait mis sur pied : Première assemblée : une Chambre des États, c’est-à-dire regroupant les actuels Conseil européen et Conseil des ministres, qui représenterait les gouvernements des États membres et fonctionnerait suivant un système décisionnel majoritaire ». Outre le fait que l’auteur, qui évoquait une Europe plus restreinte, ne nous dit pas de quelle Commission il parle (entend-il en créer une nouvelle pour un groupe pionnier ? Que fait-on de l’existante ? Que deviennent les États qui ne participent pas à ce groupe pionnier ?), on peut s’interroger sur le sens de cette fusion burlesque entre Conseil européen et Conseil qui verrait siéger ensemble des ministres aux portefeuilles les plus divers, nommés selon des modalités variables et même des présidents dans certains cas… Les uns tributaires et contrôlés par leurs parlements respectifs et les autres largement autonomes. La seconde chambre s’apparenterait au Parlement européen actuel, élu au suffrage universel direct. Les deux chambres détiendraient conjointement le pouvoir législatif dans sa plénitude, poursuit l’auteur, avant d’affirmer que « l’Union européenne trouverait son couronnement dans l’élection au suffrage universel direct de son futur président […] qui viendrait se substituer à l’actuel président du Conseil européen ». Pour faire quoi ? Enterrer les chrysanthèmes ? Rappelons que, dans l’état actuel, le président du Conseil européen n’a d’autres fonctions que la présidence du Conseil européen, que l’auteur supprime, et une représentation extérieure de l’Union qu’il partage avec le président de la Commission et le Haut Représentant.

« L’Europe doit inventer un type de communauté politique spécifique, en évitant de devenir un super-État à l’image des États-Unis d’Amérique, car le modèle politique de cette grande démocratie a quelque peu dérivé dans les faits vers un modèle de puissance hégémonique. Nous devons trouver le compromis d’un juste milieu dynamique entre une Europe des États-nations et une Europe supranationale : deux types d’Europe que nous renvoyons dos à dos. Il s’agit d’imaginer un modèle intermédiaire original entre ces deux extrêmes, dont la trame pourrait s’inspirer d’une confédération, du moins dans un premier temps », écrit encore Vincent Carbonel, qui finit par nous perdre entre les mailles de ce tricot institutionnel qui part dans tous les sens. (Olivier Jehin)

Vincent Carbonel. Europe, as-tu une âme ? Essai pour une pédagogie de l’Europe. L’Harmattan. ISBN : 978-2-3365-2006-3. 487 pages. 48,00 €

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