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Bulletin Quotidien Europe N° 13586
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N° 123

L’art de la paix

En calquant le titre de cet essai sur « L’art de la guerre » de Sun Tzu, le politologue français Bertrand Badie entend montrer que la guerre, comme moyen de règlement des différends, n’est pas inévitable. Encore faut-il pour cela construire la paix.

Dans cet ouvrage riche en références historiques et philosophiques, l’auteur commence par nous rappeler que la guerre est très tôt présentée comme naturelle et parfaitement légitime, avec pour effet de réduire la paix à un « état de non-guerre ». D’Héraclite, pour qui « la guerre est le père de toute chose, de toute [chose] le roi », à Aristote, convaincu que la paix ne se pratique qu’en écho au fait guerrier, l’histoire antique et son prolongement dans le Moyen Âge et au-delà dans les interrelations de l’ordre westphalien ne réussira pas à se départir de la figure classique d’une paix, qui n’est jamais qu’une trêve, au sein d’un état de guerre qui conserve la primauté. Ce n’est d’ailleurs qu’à la fin du premier siècle, en 75 après J.-C. que Pax, fille de Jupiter et de Iustititia, finira par disposer de son propre temple, nous rappelle Bertrand Badie.

Au 19e siècle, la pax britannica, mêlant hégémonie économique, maritime, commerciale et même politique, « servit en fait de paravent à une expansion coloniale sans précédent et qui avait évidemment sa part de violence », rappelle l’auteur, avant de poursuivre : « elle créa par retour les ambitions concurrentes de ses semblables et notamment de la France, qui partit alors à la conquête de l’Afrique ; elle stimula aussi la rivalité économique avec l’Allemagne pour mieux conduire à la Première Guerre mondiale. C’est peu dire que la pax americana ne fut guère plus probante. En partage d’abord avec l’URSS, puis solitaire à la fin du 20e siècle, elle se traduisit par des budgets militaires record et par une multiplication des interventions militaires extérieures ». En Corée, au Guatemala, en Indonésie, au Congo, au Vietnam, au Laos, au Cambodge, en Libye, au Nicaragua, au Panama, en Yougoslavie, en Irak, en Afghanistan, au Soudan…

« L’hégémonie est en fin de compte l’ennemi de la paix, n’empêchant en rien cette accumulation de victimes civiles et militaires, mais elle cumule en outre deux graves travers que la chronique récente vient révéler. Tout d’abord, l’inefficacité : la quasi-totalité des interventions de « stabilisation » hégémonique que nous avons énumérées a abouti à un échec flagrant, contraire aux objectifs affichés : la guerre n’a fait qu’ajouter à la guerre. Comment ne pas noter en outre que la puissance est devenue impuissance, qu’en s’offrant à l’objectif de stabilisation, la paix s’est simplement anéantie. En cela, on rejoint les effets négatifs des paramètres nouveaux : la mondialisation se conjugue mal avec la puissance. La décolonisation avait déjà montré que le faible l’emportait sur le fort et que la paix devait dorénavant accompagner le premier plutôt que servir les entêtements du second : la paix ne progresse plus en investissant la puissance, mais en intégrant la faiblesse. Le phénomène est particulièrement remarquable dans ce monde contemporain, où l’interdépendance domine, où le faible dépend certes du fort, mais où le fort dépend de plus en plus du faible, retournant la paix jusqu’à en faire un instrument de régulation de la complexité globale, plus qu’une ossature dont la gestion est confiée aux plus forts », écrit Bertrand Badie.

L’auteur rappelle aussi le peu d’effet – c’est un euphémisme – des accords supposés mettre fin à un conflit. Ainsi, les accords de Lagos (août 1979) n’ont pas mis fin à la guerre civile tchadienne ; ceux d’Arusha (1992-1993) n’ont pas mis un terme à la guerre civile rwandaise et ont en fait précédé le génocide ; les trois accords de Libreville (2007-2013), comme ceux de Syrte, de Birao, de N’Djamena, de Brazzaville, de Nairobi, de Benguela, de Rome ou de Khartoum n’ont pas permis de rétablir la paix en République centrafricaine. Et « que dire des accords d’Oslo (1993), dont on retiendra la torsion qu’ils firent du principe de territorialité et l’échec total qui fut le leur, des accords de Minsk I (2014), et surtout de Minsk II (2015) qui apaisa momentanément les combats, mais dont seulement trois ou quatre des treize dispositions furent appliquées ? ». Pour Bertrand Badie, tout cela montre que « l’art de la transaction semble considérablement affaibli, indiquant que la paix suppose aujourd’hui une approche plus globale, plus inclusive, construite sur un ordre partagé plutôt que sur le partage de trophées ».

« L’interdépendance économique augmente le coût de la guerre, mais ne construit pas à elle seule la paix ; de même, la perspective d’une guerre coûteuse ne garantit nullement qu’on y renonce, comme le montre à son tour le conflit russo-ukrainien depuis 2022 », observe l’auteur, non sans souligner « la naïveté de l’économicisme [qui] a été de laisser de côté la dimension subjective, qui intervient pourtant par trois fois : dans l’évaluation des coûts, dans le jugement que chaque acteur porte sur la supportabilité de telles dépenses et dans les attentes des opérateurs économiques qui se régalent de la guerre ».

L’auteur rappelle aussi que l’humiliation est le principal ressort de la violence et du conflit. « Le narratif sur l’Autre, les préjugés et les confusions (mêlant par exemple, de façon classique, djihadisme, islamisme, ‘fréro-salafisme’ (sic) et islam dans une seule et même catégorie) y sont pour beaucoup. Mais la difficulté tient à la distinction nécessaire, souvent oubliée, entre l’humiliation comme perception individuelle ou collective, structurant les schémas de pensée, et l’humiliation comme stratégie, récupérée et exploitée par les entrepreneurs politiques. La première transcende les procès en mauvaise foi et même l’analyse rationnelle : est humilié celui ou celle qui se considère comme tel. Rien ne peut abolir ce ressenti, sauf un changement ostensible dans le comportement de l’acteur qui en est à l’origine. La seconde ouvre la voie à toutes les instrumentalisations ou au cynisme le plus absolu. Prétendre que les Russes ne se sont pas sentis humiliés par le traitement qui leur a été réservé au lendemain de la chute du Mur, par cette façon de marginaliser, voire moquer d’un jour à l’autre, la nation qui était naguère l’une des deux superpuissances du monde, relèverait du déni. Mais nul ne peut nier la surexploitation que Vladimir Poutine sut en faire comme marque de fabrique pour gagner le pouvoir et prospérer, dès 1999, à la tête de la Russie, utilisant ce sentiment pour légitimer une guerre d’agression des plus cruelles. Force est d’admettre qu’en laissant, par la froide indifférence du vainqueur, se propager ce sentiment mortifère, on a su donner au maître du Kremlin la plus riche des ressources pour installer son pouvoir et prolonger celui-ci dans la guerre », écrit Bertrand Badie.

Et l’auteur de poursuivre : « Croire que la paix n’est que celle ‘des diplomates et des soldats’ risque de nous faire passer à côté des dangers essentiels : son art est de plus en plus lié à la reconnaissance d’un Autre collectif, à la capacité de retenir les peuples avant qu’ils ne sombrent dans l’humiliation, à l’aptitude à gérer les émotions collectives des sociétés voisines et encore plus de celles qui sont éloignées. Le remède n’est pas l’influence, le ‘soft power’ tant vanté aux États-Unis depuis leur défaite au Vietnam, car ces remèdes ajoutent à l’univers de sens sans désamorcer la pulsion belligène, quand celle-ci n’est pas même excitée par la naïve illusion de s’offrir en modèle. Le vrai sens de la paix consiste simplement à développer une diplomatie de l’altérité ».

« La multiplicité des acteurs dans les conflits ultérieurs à 1945 est saisissante, comme le suggère la complexité des guerres congolaises ou sahéliennes. Dans une situation d’affaiblissement institutionnel, ces acteurs prolifèrent : leaders locaux traditionnels, religieux ou civils, communautaires, tribaux ou claniques, dont l’autorité renaît avec l’effondrement de l’État, milices multiples portées par des seigneurs de guerre qui profitent de la dislocation des armées nationales, au Congo ou en Afghanistan, entreprises mafieuses qui tirent avantage d’une situation de chaos et qui pactisent avec ceux pouvant leur être utiles, entrepreneurs de violence de toute sorte qui bénéficient d’un contexte leur permettant de faire progresser leur marque. Sans compter les dépouilles de l’État concerné et ceux qui les incarnent, cherchant désespérément et brutalement à s’imposer, parfois même à profiter de situations troubles ! La difficulté tient au fait que, contrairement à la guerre classique, rares sont ceux de ces acteurs qui aient réellement intérêt à arrêter une guerre leur assurant la survie : pire encore, ils s’accommodent volontiers d’une société guerrière, qui finalement leur apporte des avantages fonctionnels. Ce sont jusqu’à des secteurs entiers de la population qui trouvent dans cet imbroglio sanglant de quoi satisfaire des besoins auxquels les structures institutionnelles passées ne savaient pas répondre », explique l’auteur.

« L’art de la paix passe d’abord et avant tout par la réactivation des espoirs d’intégration sociale d’une population aussi éclatée qu’oubliée, abandonnée à ces souffrances quotidiennes », souligne Bertrand Badie, avant d’ajouter : « On ne peut donc promouvoir un ordre de paix en Afrique ou au Moyen-Orient, notamment, qu’en élaborant un vrai programme de réintégration de l’ensemble de ces acteurs frappés d’anomie. L’art est alors de crédibiliser la paix, de persuader les protagonistes que leur sort sera meilleur si la société guerrière vient à disparaître avec les petits avantages dont ils profitent ». Une stratégie tentée, avec quelques succès, mais aussi des échecs, par l’ONU avec son programme DDR (Démobilisation, désarmement et réintégration).

« Lors d’une réunion extraordinaire du Conseil de sécurité des Nations unies […], le 13 février 2024, António Guterres a eu cette formule heureuse : ‘Les ventres vides nourrissent les troubles’, suggérant que le changement climatique aggrave les conditions sanitaires et alimentaires, créant des violences qui, à leur tour, amplifient les mouvements de réfugiés. Réciproquement, la guerre conduit à une dégradation de la sécurité humaine et le cercle vicieux est effroyablement parfait. Guerre et séisme ont créé en Syrie 13 millions d’affamés. La directrice adjointe de […] la FAO a relevé, lors de la même réunion, que sur les 258 millions de personnes confrontées à l’insécurité alimentaire aiguë, 174 millions le sont sous l’effet conjoint du climat et des conflits ; 70% des pays les plus exposés aux changements climatiques figurent également parmi les plus fragiles politiquement et économiquement ; un dixième de la superficie actuellement propice aux principales cultures et à l’élevage pourrait se retrouver inadapté au climat d’ici au milieu du siècle. De même, 80% des 700 000 personnes les plus affamées dans le monde vivent aujourd’hui à Gaza, cible des bombardements israéliens », écrit l’auteur. 

Bertrand Badie milite pour « une réforme substantielle du Conseil de sécurité, favorisant une connaissance plus intime et complexe des conflits, une approche enfin libérée de la subjectivité des cinq membres permanents, approfondissant et actualisant la notion même de sécurité internationale, associant de manière forte et institutionnalisée les acteurs locaux, les États directement concernés et, au-delà, ceux-là mêmes qui ont la main sur la réalité des affrontements, supprimant le droit de veto de façon à ne bloquer aucune initiative, élargissant les compétences du Conseil jusqu’à lui permettre d’œuvrer à la nécessaire intégration sociale internationale ». 

S’il reconnaît qu’un tel changement risque fort de se heurter au veto d’un ou plusieurs membres permanent, l’auteur estime qu’il devrait au moins être possible de « glisser du maintien de la paix vers sa construction ». « En renforçant par exemple les prérogatives et missions du PNUD autour de l’idée plus large de sécurité humaine. Dans cette perspective, son organigramme devrait être enrichi pour inclure un bureau spécialisé dans la définition même de la paix globale et un conseil mixte (États, ONG) dégageant les terrains potentiels d’intervention et délibérant sur les possibilités de travailler à construire la paix globale », explique l’auteur, pour qui « ce dispositif serait l’équivalent, en amont, de la Commission de consolidation de la paix et pourrait être un lieu de prospection, de réflexion préventive, comme de concertation en temps de crise ». En outre, « sa gestion mixte, sous la houlette d’un programme des Nations unies très respecté, permettrait de s’élever au-dessus d’une lecture tronquée de la paix, qui ne serait plus exhaustivement soumise à ce que le jeu interétatique accepte de laisser voir ». 

Bertrand Badie rappelle enfin que la paix passe aussi par l’éducation, soulignant au passage l’apport bénéfique le la mobilité des étudiants et, partant, des programmes européens Erasmus et Erasmus Mundus. (Olivier Jehin)                 

Bertrand Badie. L’art de la paix. Flammarion. ISBN : 978-2-0804-5891-9. 243 pages. 21,00 €

Le cœur pensant

Cet ouvrage réunit des articles et des discours de l’auteur israélien David Grossman, infatigable défenseur de la paix. Tous écrits entre 2021 et 2024. L’écrivain y répète sa conviction qu’Israël doit « parvenir, le plus tôt possible, à une situation de stabilité, d’apaisement et de reconnaissance avec ses voisins » et que « tout accord de renforcement des liens d’Israël avec les États de la région – les accords d’Abraham, par exemple – doit prendre en compte le peuple palestinien, sa tragédie et ses blessures – celles des réfugiés, de l’occupation ».

« Ce qui se déroule en ce moment est le prix qu’Israël paie du fait qu’il s’est laissé séduire, pendant des années, par un pouvoir corrompu qui l’a entraîné sur une pente dangereuse, qui a affaibli les institutions du droit et de la justice, les institutions militaires, le système éducatif, et qui a mis l’existence même du pays en péril afin d’éviter au Premier ministre de se retrouver en prison », écrit David Grossman. Avant d’avancer l’hypothèse qu’Israël, après la guerre, sera « beaucoup plus à droite, agressif et raciste ». « La guerre qui nous a été imposée aura cimenté les stéréotypes et les préjugés les plus extrémistes et les plus haïssables qui définissent – et qui continueront de définir – l’identité israélienne. Et cette identité englobera dorénavant à la fois le traumatisme d’octobre 2023, le contenu de la politique et la gouvernance d’Israël. La polarisation, la déchirure interne », écrit-il.

« La ‘situation’, qui ne fait qu’empirer, pose la question du droit de l’État d’Israël à se proclamer ‘démocratique’ », affirme encore David Grossman, avant d’expliquer : « Un régime d’occupation ne peut pas se prétendre démocratique – c’est tout simplement impossible. Car la démocratie découle de la conviction profonde que tous les êtres humains naissent égaux et qu’on ne peut dénier à l’être humain le droit de déterminer son sort. Des années d’occupation et d’humiliations peuvent amener le peuple occupant à estimer qu’il existe une hiérarchie entre les vies. La vie du peuple occupé passe pour inférieure, inférieure par nature. Sa misère et sa déchéance sont perçues par l’occupant comme un décret du sort qui résulte de l’essence de ce peuple (c’est de cette façon, on le sait, que les antisémites considéraient – et considèrent – les Juifs). Les individus qui forment ce peuple sont vus comme des personnes que l’on peut dépouiller de leurs droits humains naturels, dont on peut mépriser les aspirations et les valeurs. Il va de soi que le peuple occupant se considère comme supérieur et, donc, comme dominant par nature. Ainsi, alors que l’influence de la religion augmente, se renforce la croyance que c’est la volonté de Dieu. Ce qui entraîne peu à peu la disparition d’une vision démocratique, tolérante et libérale du monde. Je pose donc cette question : comment ceux-là mêmes qui croient que l’homme a été créé à l’image de Dieu peuvent-ils piétiner cette image ? » (OJ)

 David Grossman (trad. Jean-Luc Allouche et Clément Baude). Le cœur pensant – Réflexions sur un chaos annoncé. Seuil. ISBN : 978-2-0215-7140-0. 122 pages. 15,00 €

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