Avec un peu d’humour, mais surtout des réponses précises et chiffrées, en se fondant notamment sur le rapport de l’ancien président finlandais Sauli Niinistö sur l’état de préparation des forces civiles et militaires européennes, Andrius Kubilius, le commissaire désigné à la Défense et à l’Espace, a fait bonne impression aux eurodéputés, mercredi 6 novembre, étant même applaudi de tous côtés à la fin de son audition.
Le candidat, encore député européen, a été confirmé, quelques minutes plus tard, par les coordinateurs des groupes politiques en obtenant 164 voix (les groupes PPE, S&D, Renew Europe, CRE et Verts/ALE ont voté pour) quand il lui en fallait 110.
Accusé par Marc Botenga (La Gauche, belge) d’être le commissaire européen à la militarisation, M. Kubilius s’est défini en « commissaire pour la Paix ». « Si vous voulez la paix, préparez-vous à la guerre », a-t-il rappelé, ajoutant que, pendant de nombreuses années, les Européens avaient profité de la paix et qu’ils devaient désormais payer les dividendes de cette paix.
L'ancien Premier ministre lituanien a rappelé que sa lettre de mission lui demandait d’aider l’UE à se préparer aux « éventualités militaires les plus extrêmes. Ce qui signifie qu’elle doit se préparer à une éventuelle agression russe contre les États membres de l’UE ».
Il a donc plaidé pour la mise en place d’un véritable marché unique de la défense, avec le renforcement de l’industrie de la défense européenne (EUROPE 13511/21). Tout comme l’a fait la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, M. Kubilius a appelé à dépenser plus, mieux et en Européens. « Quand on parle d’investissement, on parle d’industries européennes, mais aussi sur le continent européen », a-t-il expliqué.
Financement de la défense. L’argent sera le nerf de la guerre. Le candidat a été interrogé à de multiples reprises sur les fonds alloués de la défense. « Dans mon portefeuille, il n’y a que 10 milliards d’euros (dans le cadre financier pluriannuel) - enfin, ce sont les chiffres de 2021, il y a encore moins maintenant », a expliqué le commissaire désigné, s’attendant à ce qu’il y ait des lignes budgétaires plus importantes pour la défense et l’espace dans le prochain cadre financier pluriannuel.
Mais la défense ne peut pas attendre. Selon Enrico Letta, 500 milliards d’euros seraient nécessaires. « Nous devons dépenser plus, non pas parce que Trump l’exige, mais à cause de Poutine, de ses menaces », a expliqué M. Kubilius. Sans vouloir révéler ses préférences concernant les méthodes de financement, il a mis en avant plusieurs pistes. Le candidat a notamment cité la réallocation de fonds européens non utilisés, par exemple dans le cadre de la 'Facilité pour la reprise et la résilience' ou du Fonds de cohésion, ou bien l’utilisation d’obligations. M. Kubilius a également expliqué qu’il fallait étudier les propositions de financement contenues dans le rapport de M. Niinistö (EUROPE 13515/1).
Le commissaire européen désigné a expliqué être en discussion avec les membres de la Banque européenne d'investissement pour tenter de les convaincre de modifier la politique de prêts de la banque, très restrictive pour la défense. « Je pense qu’on pourra trouver une façon de faire en sorte que la BEI dépense plus sur les biens à double usage pour montrer l'exemple à d’autres institutions financières », a-t-il ajouté. Selon le commissaire désigné, l’ouverture des banques pour les petites et moyennes entreprises serait une « bonne chose », alors qu’elles font face à des difficultés d’accès aux ressources financières.
De plus, M. Kubilius a estimé qu'il ne faudrait pas considérer les dépenses de défense comme aggravant le déficit des États.
Mario Draghi, dans son rapport, a estimé que si les dépenses de défense de tous les États membres représentaient 2% du PIB, cela représenterait 60 milliards d’euros de plus par an. M. Kubilius a été plus loin, estimant que 2% n’étaient pas suffisants.
Ukraine. Interrogé, notamment par Nathalie Loiseau (Renew Europe, française), sur le soutien à l’Ukraine, l'ancien Premier ministre lituanien a rappelé la volonté de la future Commission européenne d’intégrer l’industrie de la défense ukrainienne dans celle de l’Europe, même si aucun budget n’y a été alloué. Il a estimé qu’il était possible d’aider Kiev en finançant des produits de défense ukrainiens utilisés en Ukraine.
OTAN. « Atlantiste convaincu », M. Kubilius a expliqué que, quelle que soit la personnalité du président américain élu, il était de la responsabilité des Européens de défendre l’Europe.
« L’Europe ne doit pas dépendre de ce qu’il se passe aux États-Unis », a-t-il expliqué, à peine quelques heures après la réélection de Donald Trump (voir autres nouvelles). « Nous devons poursuivre la coopération avec les États-Unis, mais, parfois, on passe trop de temps à débattre des politiques américaines.(…) Il est important de discuter de nos propres politiques, de renforcer nos propres capacités militaires, de se préparer en cas d’attaques », a-t-il expliqué.
Le commissaire désigné a expliqué que l’Alliance atlantique était « l’organisation qui sait comment nous défendre ». Mais l’UE peut venir en complément. « Il n’y a pas de concurrence avec l’OTAN. Nous pouvons présenter notre valeur ajoutée en matière de capacités, lever des fonds, aider en matière de législation », a-t-il précisé.
M. Kubilius a estimé que l’UE devait voir comment aider ses États membres à mettre en œuvre les plans de défense adoptés par l'OTAN.
Espace. Enfin, M. Kubilius a souhaité que le domaine de la défense apprenne du domaine spatial. « Nos capacités spatiales sont un excellent exemple de ce que les États membres de l'UE peuvent réaliser en travaillant ensemble dans un domaine où aucun d'entre eux ne réussirait seul », a estimé M. Kubilius, qui au-delà de la défense sera aussi commissaire européen à l'Espace.
« Selon certains experts, l'économie spatiale joue aujourd'hui le rôle qu'il y a 20 ans jouait l'économie Internet. L'Europe doit participer à cette révolution spatiale », a plaidé le candidat, moins à l’aise sur ce sujet que sur la défense. Même si l’UE est le 2e acteur mondial, « les défis sont énormes » et le budget de l’UE est de seulement 14 milliards d’euros sur sept ans.
M. Kubilius a fait de l’accès autonome à l’espace une priorité, ajoutant que les Européens perdaient du terrain concernant les possibilités de lancement. Le commissaire désigné a rappelé que, pour la constellation Iris², il faudrait lancer 300 satellites. « Ce sera un vrai défi, la nouvelle industrie de l’espace jouera un rôle très important », a-t-il reconnu, mettant aussi en avant les micro-lanceurs.
Le soutien à la compétitivité de l’industrie spatiale est une autre priorité pour M. Kubilius, pour qui il convit créener des conditions, comme l’a fait par le passé la NASA, pour la participation du secteur privé dans le développement des projets spatiaux d’envergure et pour que cette industrie ait accès à des ressources financières.
Il a en outre rappelé que la nouvelle loi spatiale européenne, « un code de l’espace », qui mettra l’accent sur la sécurité et aidera à créer un marché unique de l’espace, serait bientôt présentée. (Camille-Cerise Gessant)