Nonobstant une révision substantielle à la hausse de ses prévisions d'inflation en raison de la flambée des prix énergétiques et une incertitude accrue découlant de l'invasion russe en Ukraine, la Banque centrale européenne a décidé, jeudi 10 mars, de poursuivre la normalisation progressive de sa politique monétaire, en annonçant notamment une réduction de son volume de rachat d'actifs via l'opération 'APP' ('asset purchase program') pour le deuxième trimestre 2022. Elle promet de prendre toutes les mesures nécessaires ('whatever action') pour contenir une hausse des prix à hauteur de 2% à moyen terme et garantir la stabilité financière.
« La guerre entre la Russie et l'Ukraine aura une incidence importante sur l'activité économique et l'inflation en raison de la hausse des prix de l'énergie et des matières premières, de la perturbation du commerce international et de l'affaiblissement de la confiance », a déclaré la présidente de l'institut monétaire, Christine Lagarde. Il est cependant trop tôt pour évaluer l'ampleur exacte de l'impact de la guerre en Ukraine sur l'économie de la zone euro.
Néanmoins, par rapport à décembre 2021 (EUROPE 12855/8), la BCE a revu sensiblement à la baisse ses prévisions sur la croissance du PIB, les ramenant à hauteur de 3,7% pour 2022, de 2,8% pour 2023 et de 1,6% en 2024.
Selon le scénario de base retenu par l'institution de l'UE, la croissance devrait encore être robuste cette année, quoiqu'à un rythme plus lent que celui prévu avant le déclenchement de l'invasion russe. La reprise s'appuie en effet sur des fondamentaux économiques solides tels que la levée des restrictions sanitaires mises en place pour lutter contre la pandémie de Covid-19, un accroissement observé de l'offre pour répondre à la demande et un chômage très faible.
En outre, le système financier européen reste peu exposé au secteur financier russe visé par des sanctions internationales d'une ampleur inédite, la dernière mesure ayant concerné la suspension de la Banque de Russie de la Banque des règlements internationaux.
« La Russie est importante en termes de prix des matières premières. Mais en termes d'exposition du secteur financier européen, la Russie n'est pas très pertinente. Et la taille de l'économie russe est plutôt limitée, environ 2% de l'économie mondiale », a noté le vice-président de la BCE, Luis De Guindos.
Néanmoins, les risques baissiers ont « considérablement » augmenté et pourraient peser sur la confiance des opérateurs économiques, a estimé Mme Lagarde.
Elle a considéré que, dans ce contexte d'incertitude renouvelée, les politiques budgétaires devaient continuer de soutenir les économies aux niveaux nationaux et européen. Il appartient aux dirigeants européens de décider, mais « nous avons toujours plaidé pour une facilité budgétaire européenne capable de répondre aux chocs » macroéconomiques, et nous faisons face à un choc, a souligné l'ancienne directrice du FMI.
Une inflation record. « L'inflation a continué de surprendre à la hausse en raison de l'augmentation inattendue des coûts de l'énergie », ceux-ci ayant bondi de « 31,7% en février », mais aussi parce que « les hausses de prix sont également devenues plus généralisées » et touchent désormais « de nombreux autres secteurs » comme « les denrées alimentaires », a relevé Mme Lagarde.
Ainsi, la BCE a sensiblement révisé à la hausse ses projections d'inflation annuelle à court terme en les établissant à 5,1% en 2022, puis à 2,1% en 2023 et à 1,9% en 2024. Le Conseil des gouverneurs estime donc de plus en plus probable que la hausse des prix annuelle se stabilise à moyen terme à son niveau cible de 2%.
Pour cette raison, il a confirmé pour fin mars l'arrêt de l'opération 'PEPP' de rachats massifs de titres surtout publics déclenchée pour faire face à la pandémie (EUROPE 12855/8). Il a aussi décidé de réduire ses volumes d'achats nets dans le cadre de l'opération 'APP' au deuxième trimestre, en les ramenant à 40 milliards d'euros en avril, à 30 milliards en mai et à 20 milliards en juin. Pour le troisième trimestre 2022, l'abandon des achats via l'opération 'APP' n'est pas exclu, mais une décision en ce sens sera prise uniquement si les données disponibles confirment la trajectoire de l'inflation et la situation macroéconomique.
Les discussions furent « intenses », avec des vues divergentes exprimées, mais, au final, tous les gouverneurs ont agréé la proposition « équilibrée » sur la table, a commenté Mme Lagarde. Elle s'est inscrite en faux contre tout resserrement accéléré de la politique monétaire. « La décision prise est d'avancer par étapes, de reconnaître le niveau accru d'incertitude auquel nous faisons face et, donc, de disposer d'un plus grand nombre d'options, de sorte qu'en toute circonstance, nous puissions réagir de façon agile », a-t-elle appuyé.
Quant à une hausse des taux directeurs de la BCE en 2022, éventualité que sa présidente n'avait pas écartée en début d'année (EUROPE 12883/17), le Conseil des gouverneurs a décidé que tout ajustement en la matière sera « graduel » et interviendra « un certain temps après » ('some time after') la finalisation de l'opération 'APP'. Ce langage défait le lien qui était précédemment établi entre ces deux mesures.
Pour Mme Lagarde, l'important n'est pas la chronologie des événements, mais « la robustesse des données » qui seront disponibles avant de prendre toute décision future de normalisation monétaire.
Voir les décisions de la BCE : https://aeur.eu/f/ps (Mathieu Bion)