Alors que l’invasion russe de l’Ukraine plonge l’Europe dans l’incertitude, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a affiché sa confiance en la résilience de l’UE, y compris en matière énergétique, jeudi 24 février, lors d'une conférence de presse avec le président du Conseil européen, Charles Michel, et le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg.
« Nous avons travaillé pendant des semaines pour nous préparer au pire (notamment) en nous assurant que nous pouvons être indépendants de toute sorte de pression de la part des fournisseurs de gaz russes. Nous avons atteint ce stade », a-t-elle ainsi assuré.
Le 16 février, devant le Parlement européen, la présidente affirmait ainsi que l’UE est en mesure de se passer du gaz russe pour la fin de l’hiver (EUROPE 12892/30).
Au cours des dernières semaines, la Commission a multiplié les contacts avec d’autres fournisseurs de gaz et de gaz naturel liquéfié (GNL) afin de se préparer à tous les scénarios (EUROPE 12887/11), y compris une interruption totale des livraisons russes – qui représentent actuellement environ 40% des importations de gaz fossile de l’UE.
Malgré ces nouveaux efforts de diversification, certains s’inquiètent de l’exposition de l’UE face à la possibilité que le Kremlin utilise davantage le gaz comme une arme géopolitique.
« Il est très probable que l’UE arrivera à sécuriser des approvisionnements temporaires supplémentaires qui, avec les stocks existants, pourraient permettre de passer l’hiver, mais la question qui se pose est de savoir à quel point cette redirection pourrait se substituer de manière durable, le cas échéant, à la totalité des livraisons russes. Et j’ai personnellement beaucoup de doutes sur le sujet, en raison notamment des infrastructures disponibles actuellement pour l’approvisionnement en GNL », nous a ainsi confié Adel El Gammal, expert en géopolitique de l’énergie, professeur à l’école polytechnique de l’ULB et secrétaire général de l’Alliance européenne pour la recherche énergétique (EERA).
Le problème des infrastructures a également été soulevé jeudi par le président de TotalEnergies, Patrick Pouyannée, lors d’une intervention devant le forum de la Fédération nationale des travaux publics (FNTP).
« (Les tuyaux de gaz) sont tous pleins en ce moment et on n'a pas assez de terminaux en Europe pour regazéifier le gaz liquéfié afin de remplacer les 40% de gaz russe », a-t-il ainsi souligné.
Outre la question des infrastructures, M. El Gammal a épinglé le problème de l’offre de GNL : « On sait que l’Asie est très forte consommatrice de GNL et que la Chine est prête à payer le prix fort pour faire tourner son industrie. Il n’est donc pas certain qu’il y ait suffisamment de disponibilités sur le marché du GNL ».
Quelles suites possibles ?
La Commission, pour sa part, nous a informés qu’elle n’avait actuellement aucune indication d'une quelconque interruption de l'approvisionnement.
Même son de cloche du côté de la compagnie pétrolière et gazière autrichienne OMV, qui a déclaré recevoir des livraisons de gaz russe conformes aux dispositions contractuelles.
Ces informations ont néanmoins été transmises avant l’adoption d’un paquet de sanctions par l’UE.
Dès lors, le scénario d’un arrêt complet des livraisons russes est-il plausible ?
Selon M. El Gammal, ce scénario n’est pas impossible dans le cas d’un enlisement et d’une aggravation du conflit, mais reste « très peu probable » pour deux raisons principales.
La première est que, malgré les réserves de devises de la Russie, la vente d’hydrocarbures à l’Europe représente une source de revenus extrêmement importante pour ce pays. « Environ un tiers de l’économie russe repose sur l’exploitation du gaz et du pétrole et l’Europe représente à peu près 70% de son marché à l’exportation », a ainsi souligné cet expert.
Deuxièmement, une interruption totale des livraisons à l’UE « décrédibiliserait complètement la Russie en tant que fournisseur fiable d’énergie pour le reste du monde ».
Et d’ajouter : « Il faut préciser également que la Russie ne pourrait pas réorienter ses livraisons de gaz vers d’autres acheteurs du jour au lendemain. Le GNL nécessite des infrastructures très lourdes et la construction de nouveaux gazoducs se traduit en des projets gigantesques et très longs ».
Aux yeux de M. El Gammal, deux autres scénarios sont plus probables.
Le premier est la réduction progressive, mais pas totale, de la fourniture de gaz russe à l’UE, « même peut-être en deçà des obligations contractuelles de Gazprom ». « La Russie pourrait ainsi augmenter la pression sur l’UE, sans apparaître en rupture de contrat, car c’est toujours difficile à prouver, vu l’opacité et la complexité des contrats », a-t-il expliqué à EUROPE.
Le deuxième consisterait en des coupures temporaires, à l’instar de ce qu’a fait Moscou en 2009 en Ukraine, ce qui permettrait à la Russie de « faire monter très fortement la pression sur le bloc européen en matière énergétique, et à moindre coût, puisque ce serait des ruptures de quelques jours ».
Thierry Bros, professeur à Sciences Po Paris et expert en énergie, ne croit pas non plus à un arrêt total des livraisons de gaz russes à l’UE : « Non seulement la Russie perdrait la rente que lui rapportent ces livraisons, mais cette rente irait en outre à des concurrents ».
Pour lui, il est plus probable que Moscou diminue ses volumes gaziers vers l’Europe. La Russie deviendrait alors « en capacité de choisir à qui elle veut les envoyer et, donc, de créer de la dissension supplémentaire au sein de l’UE, en décidant, par exemple, d’envoyer des volumes contractuels à la Hongrie, mais pas à la Pologne, et de laisser aussi certains pays choisir, tels que l’Allemagne, par exemple, en fonction de la position que Berlin adoptera sur Nord Stream 2 ».
M. El Gammal, en revanche, estime que ce scénario consistant à ne réduire les livraisons que pour certains pays de l'UE est « très peu vraisemblable », car l’Europe mettrait assez rapidement en œuvre des mécanismes de solidarité entre les États membres, « ce qui permettrait d’une certaine manière d’amortir le choc pour les États consommateurs du gaz russe directement impactés, tels que la République tchèque, la Slovaquie, la Finlande, l’Allemagne ou encore la Pologne ».
Un avis que ne partage pas M. Bros. « Le principe de solidarité européenne fonctionne très bien sur le papier, mais je ne suis pas sûr qu’à quelques semaines des élections présidentielles françaises, on va arrêter des industries en France pour permettre à des Allemands de se chauffer », a-t-il ainsi confié à EUROPE. (Damien Genicot)