Les partenaires européens et africains l'assurent : le sixième sommet entre l'UE et l'Union africaine, qui s'est achevé vendredi 18 février à Bruxelles a l'issue d'échanges unanimement qualifiés de « fructueux et francs », doit marquer le début d'une nouvelle ère pour un partenariat stratégique renouvelé et consolidé, porteur de prospérité partagée et de sécurité durables pour l'Europe et l'Afrique.
La déclaration politique adoptée à l'issue du sommet fixe pour cela une vision commune pour 2030 ambitieuse, fondée sur des valeurs et des objectifs communs et le soutien au multilatéralisme pour tirer parti des opportunités et relever ensemble les défis de la transition verte et numérique, la relance économique après la crise de la Covid-19 avec l'implication de la société civile et un paquet d'investissement de 150 milliards d'euros 'Afrique-Europe' confirmé par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen (EUROPE 12893/3).
L'Agenda 2030 de l'ONU pour le développement durable et ses 17 ODD sont, en filigrane, le fil conducteur de la déclaration, mais l'agenda 2063 de l' Union africaine est également mentionné.
Devant la presse, le président du Conseil européen, Charles Michel, s'est félicité de « discussions pragmatiques et efficaces », qui ont inauguré « un nouveau logiciel, qui a posé les nouvelles fondations de la relation Europe-Afrique » avec la mobilisation de moyens « pour soutenir des projets africains », qu'il s'agisse de développement, de production de vaccins, de climat ou d'infrastructures.
« L'Afrique met les voiles et l'UE veut être son partenaire de choix, un partenaire économique de confiance. Nous voulons investir dans la transition verte, l'hydrogène vert, la connectivité, l'agriculture durable, les soins de santé et l'éducation », a déclaré Mme von der Leyen.
Parlant d'un « nouvel état d'esprit », le président sénégalais et actuel président de l'Union africaine, Macky Sall, a cité un partenariat « repensé ». Remerciant la Commission pour l'initiative Global Gateway de 150 milliards d'euros, il a estimé que, « si elle est effectivement mobilisée, elle est une avancée considérable », notamment « pour la croissance partagée ».
La liste des grands projets d'infrastructures à financer fera l'objet d'une concertation entre Européens et Africains dans le cadre du suivi du sommet. Un mécanisme de suivi est d'ailleurs instauré dans la déclaration politique conjointe.
À titre d'exemple de futurs corridors stratégiques, le président français, Emmanuel Macron, a souligné « l'importance de la constellation européenne, qui est euro-africaine, un projet Nord-Sud en termes de connexion et de développement économique ».
6 pays africains comme 'hubs' de vaccins à ARN-m. Le renforcement des systèmes de santé et la vaccination en Afrique ont été identifiés par les participants comme une priorité immédiate, dans le droit fil de la déclaration du sommet mondial de la santé de Rome (EUROPE 12724/5).
Pendant le sommet, lors d'un événement vidéo organisé par l'OMS et diffusé par la Commission, ont été annoncés les premiers bénéficiaires de la technologie ARN-messager du Centre de technologie pour les vaccins à ARN-m dans les pays à faibles revenus ou revenus intermédiaires - l' Afrique du Sud où a été établi en juin 2021 le premier 'hub', le Sénégal, l'Égypte, le Kenya, le Nigeria, la Tunisie - une initiative de l'OMS soutenue par l'UE.
40 millions d'euros sont mobilisés à cette fin par la Commission européenne, la France, l'Allemagne et la Belgique « sous la forme de dons immédiatement accessibles », a précisé Mme von der Leyen.
En Afrique du Sud les premiers essais cliniques sont escomptés au premier trimestre de cette année et l'approbation en 2024, a souligné le directeur de l'OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, qui a plaidé pour l'accélération du processus.
116 pays ne sont pas près d'atteindre l'objectif de l'OMS soutenu par l'UE et le G20 de vacciner 70% de la population mondiale à la mi-2022, a indiqué M. Ghebreyesus, regrettant que « plus de 80% de la population en Afrique n'a pas encore reçu une seule dose ».
C'est, selon lui, « un investissement stratégique », car, au-delà de vaccins anti-Covid-19, la production « devrait être étendue à d'autres maladies, comme le paludisme, la tuberculose et même le cancer, pour l'Afrique et le monde entier ».
Pour sa part, Charles Michel a assuré que l'Afrique « peut compter sur l'UE pour amplifier les capacités stratégiques de production », l'objectif étant qu'« en 2024, 60% des vaccins administrés en Afrique soient produits en Afrique », contre 1% actuellement, a-t-il précisé. Une occasion, pour le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, de plaider de nouveau pour la levée des brevets, mais aussi pour que Covax et GAVI s'engagent à acheter ces vaccins.
Emmanuel Macron a salué une avancée pour « la souveraineté pharmaceutique africaine ».
Brevets sur les vaccins. L'UE et l'UA ont finalement trouvé un compromis (EUROPE 12893/3) : « L'UA et l'UE s'engagent à coopérer de manière constructive dans la perspective d'un accord sur une réponse globale de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à la pandémie, qui comporte des aspects liés au commerce ainsi qu'à la propriété intellectuelle ».
« Nous partageons le même objectif, nous avons des manières différentes de l'atteindre », a résumé Ursula von der Leyen. Elle a ajouté que les participants s'étaient entendus pour que la Commission européenne et la Commission de l'UA travaillent ensemble au printemps pour trouver un accord sur la question des brevets.
Pour l'instant, l'échéance a été fixée à fin juin par les ministres du Commerce pour la 12e conférence ministérielle de l'OMC (EUROPE 12890/3), date à laquelle l'accord sur les droits de propriété intellectuelle devra être trouvé.
Climat et énergies fossiles. La question de l'exploitation des combustibles fossiles a pu être réglée par un compromis en faisant droit aux exigences des pays africains de n'être pas contraints de sacrifier leur développement industriel sur l'autel de la transition verte. La déclaration reconnaît « l'importance d'utiliser les ressources naturelles disponibles dans le cadre de ce processus de transition énergétique » et souligne que l'Afrique sera « soutenue dans sa transition afin de promouvoir des trajectoires justes et durables vers la neutralité climatique ».
La prochaine COP27 sera accueillie en Égypte cette année.
Commerce. Les partenaires de l'UE et l'UA confirment leur attachement à la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) et son importance pour « une intégration économique régionale ».
En marge du sommet, le commissaire européen au Commerce, Valdis Dombrovskis, et la ministre des Affaires étrangères kenyane, Raychelle Omamo, se sont engagés à avancer dans les travaux pour un Accord de partenariat économique provisoire.
En 2014, des négociations avaient été conclues entre l'UE et cinq pays de la Communauté de l'Afrique de l'Est. Seuls le Kenya et le Rwanda ont toutefois signé et ratifié l'accord depuis lors. Le Burundi, l'Ouganda et la Tanzanie doivent encore le faire. Il a été décidé en 2021 que les pays qui le souhaitaient pouvaient avancer sur l'application de l'accord en bilatéral avec l'UE.
Migration. La déclaration appelle à un partenariat « renforcé et réciproque pour la migration et la mobilité ». Celui-ci visera à prévenir les migrations irrégulières, à renforcer la coopération contre le trafic illicite et la traite d'êtres humains, à soutenir une gestion renforcée des frontières et à obtenir des améliorations effectives en matière de retour, de réadmission et de réintégration, notamment en encourageant le retour volontaire et en facilitant le retour durable des personnes renvoyées.
« Dans le respect des besoins, des compétences et des cadres juridiques nationaux, les voies d'accès aux possibilités de migration légale seront davantage développées entre les deux parties et en Afrique », dit encore la déclaration, qui met aussi l’accent sur « les défis posés par la fuite des cerveaux ». Elle appelle à investir dans l'éducation des jeunes et les femmes ainsi qu’à soutenir l'enseignement et la formation techniques et professionnels. Le Niger, le Bénin et le Rwanda ont, à ce titre, annoncé ce 18 février la création de centres de formation africains, a relaté M. Macron.
De son côté, le Roi Mohammed VI du Maroc a fait valoir que « la pandémie (avait) démontré qu’en termes de mobilité, les migrants ne portent pas atteinte à l’économie ». « Ils ont même un impact positif pour les pays d’accueil – où ils sont souvent des travailleurs essentiels - et pour leurs pays d’origine », a-t-il ajouté. « Il faut donc appréhender la question de la migration pour ce qu’elle est : non pas seulement un défi, mais bien plutôt un condensé d’opportunités ».
Coopération renouvelée sur la sécurité.
Dans leur déclaration, l'UE et l'UA annoncent une « coopération renouvelée et renforcée pour la paix et la sécurité ».
« La sécurité et la lutte contre le terrorisme ne sont pas seulement un enjeu au Sahel, mais aussi dans la Corne de l’Afrique, l’Afrique centrale, cela touche tout le continent », a rappelé le président français devant les médias.
Les dirigeants soulignent leur détermination à approfondir leur coopération en fournissant un soutien en faveur de formations, d'un renforcement des capacités et d'équipements adéquats, « afin de renforcer et d'intensifier les opérations de paix autonomes menées par les forces de défense et de sécurité africaines », y compris au travers de missions et de mesures d'assistance de l'UE. Ils souhaitent aussi appuyer le renforcement des capacités des services répressifs.
Pour le président de la Commission de l’Union africaine, Moussa Faki Mahamat, les États africains sont prêts à mobiliser des hommes. « Nos amis peuvent nous aider à renforcer les capacités des forces africaines. Il n’est pas question que des militaires français, allemands ou danois aillent mourir en Afrique. On a besoin de technologie, d’expertise, de moyens financiers, d’équipements pour pouvoir faire face à cette terrible menace pour la paix et la stabilité », a-t-il expliqué.
Les dirigeants promettent aussi de continuer à appuyer les opérations de soutien de la paix sous conduite africaine. Selon M. Faki Mahamat, l’UE a déjà financé pour 2,5 milliards d’euros les opérations de paix dans le continent africain.
Voir la déclaration commune : https://aeur.eu/f/ei (Aminata Niang, Léa Marchal, Camille-Cerise Gessant, Solenn Paulic)