Dans le cadre de l’adhésion de Chypre à l’Union européenne en 2004, les efforts furent relancés en vue d’une réunification de l’île. En 2007, le mur de la Ligne verte fut abattu, mais la démarcation persiste, exprimée notamment par des barils empilés, dans Nicosie. Celle-ci est la seule capitale européenne de deux États, séparés par une zone tampon contrôlée par l’ONU. La République de Chypre est reconnue internationalement, alors que la République turque de Chypre-Nord ne l’est que par la Turquie. De jure, toute l’île est dans l’UE, de facto, seule la partie sud est intégrée dans ses institutions.
En novembre 2013, la Bulgarie décida de créer une barrière métallique couronnée de barbelés, d’une longueur de 30 kilomètres à la frontière turque, pour décourager l’entrée de migrants. L’UE avait émis un avis négatif sur ce projet. Fin 2014, Sofia opta pour un prolongement de 130 kilomètres. Le tracé du mur correspond à l’ancien Rideau de fer établi jadis par l’URSS. Coût total de l’opération : 50 millions d’euros. La surveillance du mur n’est pas que bulgare, elle s’est « européanisée ».
Vint la crise migratoire de 2015. En juillet, sous l’impulsion de Viktor Orbán, les Hongrois commençaient l’érection d’une barrière de 4 mètres de haut, basée sur des grillages et des rouleaux de fils de fer barbelés coupants, tout au long de la frontière avec la Serbie. En octobre, la clôture s’étendit à la frontière croate. Dans les deux cas, seuls les obstacles naturels (rivières, marécages) n’étaient pas couverts. Mais, dans le second, pour la première fois, un dispositif de ce type était mis en place entre deux États membres : bel exemple de confiance mutuelle ! À partir de 2016, la frontière avec la Roumanie était concernée. En avril 2017, le doublement de la clôture avec la Serbie fut achevé. Toutes frontières confondues, la barrière hongroise fait 175 kilomètres, pour un coût total de 1,6 milliard d’euros.
Durant la même année 2015, la Slovénie s’y mit aussi, sur sa frontière avec la Croatie. Des villages slovènes sont traversés de barbelés, entraînant des protestations de la population locale. Plus de 100 kilomètres de grillages ont été édifiés, en partie le long de la rivière Kolpa, où des milices d’extrême droite assistent la police et l’armée.
De son côté, la Grèce a progressivement renforcé le contrôle de sa frontière avec la Turquie, avec des drones, caméras, radars, ballons dirigeables, etc. Durant 2016, un mur d’acier anti-migrants était érigé sur 12 kilomètres. En août dernier, il s’étendait sur 40 kilomètres.
En 2016 encore, tandis que l’Autriche mettait en œuvre un mur comparable au Col du Brenner, suscitant l’ire de l’Italie, le Mur de Calais fut achevé en septembre, malgré l’opposition de la Maire de la ville, que la Justice débouta. Le Royaume-Uni finança l’ouvrage : 2,7 millions d’euros. Le béton lisse anti-escalade de 4 mètres s’étend sur 1 kilomètre aux abords de la rocade portuaire, complétant les 50 kilomètres de barbelés plantés autour du Tunnel sous la Manche et du port.
L’Ennemi a changé de statut. Il n’est plus armé, mais vient à mains nues. Il ne veut plus attaquer un territoire, mais y trouver une planche de salut. Ses arrières ne sont pas assurés. Il n’est plus un Européen (généralement de culture chrétienne), mais un non-Européen (généralement de culture musulmane). Il n’est plus fort et vaillant, mais à bout de forces, après un long voyage à hauts risques. Et pourtant, il représenterait une menace. Des sondages ont montré que nos populations surestiment grandement le nombre de migrants sur le sol national. Des dirigeants politiques exploitent ces peurs et ces fantasmes et les renforcent par leur rhétorique. Murs et barrières, exhibés, médiatisés, deviennent des moyens de propagande et de fierté nationaliste.
L’année 2021 n’aura fait que renforcer ces phénomènes. En mars, la République de Chypre a lancé le déploiement d’une chaîne de barbelés de 11 kilomètres pour empêcher les migrants de pénétrer sur son territoire à partir de la République turque de Chypre-Nord, consolidant de fait la partition de l’île.
Des acteurs externes, sachant la sensibilité du problème et l’incapacité de l’UE à s’accorder sur un pacte migratoire, ont alors instrumentalisé les flux de migrants à des fins politiques. Au printemps, le Maroc régla un compte avec l’Espagne en laissant passer des milliers des personnes à Ceuta. À la fin de l’été, le régime biélorusse visa l’Union européenne tout entière, en favorisant des arrivées massives par avion jusqu’à Minsk, d’où les malheureux étaient envoyés aux frontières de la Lituanie et de la Pologne. Sur le plan humanitaire, ce qui se passe là-bas est terrifiant et l’on n’en connaît actuellement qu’une partie. Politiquement, c’est un succès pour Loukachenko et Poutine : désorienté, voire affolé, le Conseil européen y consacra au moins 5 heures de discussions.
Dès le 7 octobre, les ministres de l’Intérieur de 12 États membres (l’Autriche, la Bulgarie, Chypre, la République tchèque, le Danemark, l’Estonie, la Grèce, la Hongrie, la Lituanie, la Lettonie, la Pologne et la Slovaquie) ont adressé une lettre à deux membres de la Commission européenne, le vice-président Schinás et la commissaire Johansson, demandant que ces barrières physiques aux frontières extérieures de l’Union soient financées adéquatement par le budget de l’UE (EUROPE 12808/8). Le 15 octobre, le Secrétaire général des Nations unies, par la voix de son porte-parole, a critiqué l’intention des pays européens d’ériger des murs à leurs frontières pour empêcher l’afflux massif de migrants et de réfugiés, s’appuyant sur la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés.
Le 22 octobre, à l’issue des travaux du Conseil européen sur le sujet, la Présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, dut rappeler la « longue tradition à la Commission et au Parlement européen qui consiste à ne pas financer de murs ou de barbelés » (EUROPE 12818/1). Par la suite, elle a été contredite par le Président du groupe PPE du Parlement européen, Manfred Weber (EUROPE 12821/13), par le Premier ministre hongrois (EUROPE 12825/3) et par le Président du Conseil européen, Charles Michel (EUROPE 12830/3).
Le Parlement polonais a voté, le 29 octobre, la construction, à la frontière biélorusse, d’un mur de 100 kilomètres qui coûtera 353 millions d’euros. La Lituanie va ériger 500 kilomètres de clôtures de barbelés coupants ; le gouvernement social-démocrate danois en a déjà offert 15 kilomètres. En Lettonie, où le Mur d’Hadrien est cité en exemple, le même genre de barrière sera établi sur 37 kilomètres.
L’on peut comprendre la défiance croissante des voisins directs de la Biélorussie, aux mains d’un dictateur illégitime et dangereux. Au demeurant, ce n’est pas la dictature, installée de longue date, qui aura été l’élément déclenchant, mais la perspective d’accepter des migrants supplémentaires sur le territoire national. Les murs ont l’avantage de ne pas devoir gérer les procédures d’entrée. Quand tous les migrants arrivés à Minsk ne seront plus là, les murs subsisteront.
Cette permanence voulue, à l’Est, au Sud ou à l’Ouest, est révélatrice d’une crainte récurrente : l’Ennemi peut venir ou revenir à tout moment. Des sommes folles, dont les fabricants d’ouvrages se frottent les mains, auront été investies. Au Conseil, le groupe des douze précités, ayant déjà rallié la Slovénie, pourra faire des émules et finalement obtenir gain de cause, au nom de la défense de la frontière extérieure de l’Union. Dans cette logique, sur la base du constat que d’innombrables migrants arrivent par les mers, la construction de murs dans tous les ports et sur les plages deviendrait justifiée, en commençant par la Méditerranée (1 146 morts depuis janvier), pour remonter vers le Nord. Le pire est que la ‘majorité silencieuse’ autochtone n’y trouverait rien à redire. Des politologues ont observé que les entités politiques se consolidaient en se trouvant un Ennemi commun. L’Union semble avoir identifié le sien.
Et, au train où vont les choses, pourquoi ne pas imaginer, à l’horizon 2030, un prix annuel décerné par l’Union européenne, le Prix du meilleur Mur – le plus dissuasif, le plus ‘numérisé’, le plus blessant pour les mains et les corps ?
Renaud Denuit
Voir le premier volet de cet éditorial : EUROPE 12837/1