Au début du IIe siècle de notre ère, pour protéger l’Empire romain des ‘Barbares’, une fortification de plus de 100 kilomètres fut édifiée. Trois siècles plus tard, le Mur d’Hadrien fut laissé à l’abandon. Ses vestiges, inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, attirent à présent les touristes. Le tracé du mur correspond à peu près à la frontière actuelle entre l’Angleterre et l’Écosse, frontière non destinée à être hérissée de miradors et de barbelés, mais sait-on jamais ?
L’essor de la féodalité fut aussi celui des combats entre seigneurs qui, pour protéger leurs fiefs, érigèrent des forteresses et des remparts. Symbole du Moyen Âge, l’image de la forteresse a traversé les siècles au point de servir encore, dans le joyeux contexte actuel, de qualification pour l’Union européenne elle-même. Duchés, principautés, nations et empires n’eurent de cesse de défendre par le fer leurs frontières, lesquelles furent sans cesse redessinées au gré des mariages, successions, batailles et traités. Mais, on l’oublie souvent, les frontières étaient aussi des lieux de passage, soumis à diverses conditions.
La radicalisation des haines entre États modernes entraîna celle de la militarisation des limites. La Ligne Maginot, chaîne de fortifications construite par l’État français à partir de 1928, avait pour symbole un canon pointé, surmonté de la mention : « On ne passe pas ». L’invasion allemande eut raison d’elle en quelques semaines. Plus tard, pour rendre impossible un débarquement des Alliés, Hitler fit construire le Mur de l’Atlantique – qui n’empêcha pas sa défaite.
Multiséculaires, toutes ces tribulations avaient un trait commun ; en face des remparts, murs ou fortins : l’Ennemi. Par les sabres, canons ou tanks, l’Ennemi s’avérait redoutable, bien armé, voire surarmé ; il était la fin qui autorisait tous les moyens. De plus, l’Ennemi commun présentait l’immense avantage de resserrer les rangs autour du Maître, de fédérer les classes, de minorer les débats internes, tout en faisant plaisir aux industriels de la mort.
La paix revenue, l’après-guerre serait-il le théâtre d’un changement de paradigme ? La révolution prolétarienne, internationaliste, n’avait-elle pas vocation à briser les fusils, à pulvériser l’imperium romain, germanique ou mercantile, à ringardiser ces futiles murailles ? Que du contraire ! Admirateur des tzars, Staline consolida sa zone d’influence acquise à Yalta. Après le coup de Prague de 1948 fut signé le traité de Washington. Deux blocs se faisaient face, chacun ayant son Ennemi, avec les barbelés au milieu. Nouvel avatar du Mur d’Hadrien, le Rideau de fer fut imposé par la ‘nouvelle’ Rome aux peuples slaves : officiellement défensif, il était offensant pour eux. « On ne passe pas ! »
Il n’y eut donc rien de neuf sous le soleil, sauf cette Europe des Communautés qui prétendit procéder autrement, en signant, dans la ‘vieille’ Rome, un traité pour créer de nouvelles libertés et éliminer « les barrières qui divisent l’Europe » (préambule du traité CEE). Mais, à l’été 1961, commença la construction du Mur de Berlin.
Quand le Royaume-Uni rejoignit les Communautés, il amena dans ses bagages l’Irlande du Nord. En cette enclave anachronique, des barricades avaient été élevées en 1966 à Belfast entre les quartiers catholiques et protestants. Trois ans plus tard, elles étaient remplacées par des murs de fer, de béton, de brique ou d’acier hauts de plus de 7 mètres. Le jour, la police ou les militaires en contrôlaient le passage ; la nuit, c’était chacun chez soi. Il fallut d’horribles troubles avant qu’une forme de pacification pût s’instaurer à la fin du siècle, avec la participation des autorités européennes et américaines. Ces murs seront détruits en 2023, si le gouvernement nord-irlandais tient parole. Ils sont maintenant des lieux touristiques ; on les appelle (exagérément ?) les ‘Murs de la paix’. Ce sont bien les seuls en Europe. Depuis le Brexit, ils sont dans un État tiers.
En 1974, une ancienne colonie britannique, Chypre, fut attaquée par les troupes turques. L’île fut traversée d’une frontière interne de 300 kilomètres, appelée ‘Ligne verte’ ou ‘Ligne Attila’, jusque dans sa capitale, Nicosie. Les efforts de réunification furent vains.
Quinze ans plus tard, l’empire soviétique entra en phase de dislocation. La frontière austro-hongroise fut ouverte, la ruée vers l’Ouest commença. Les pionniers dans le démantèlement des grillages électrifiés furent les garde-frontières hongrois (mais oui !) Puis le Mur de Berlin tomba. L’Allemagne fut réunifiée, mais enserrée dans une Union européenne qui confirma son attractivité. Un vent de liberté soufflait sur les débris du Rideau de fer, ouvrant la porte à l’unité du continent et à sa pacification. Cette fois-ci devait être la bonne : adieu murs et barbelés !
Oui, mais… En 1998, à Melilla, enclave espagnole en territoire marocain, une barrière de 3 mètres de hauteur fut remplacée par deux clôtures parallèles deux fois plus élevées et hérissées de barbelés, le tout sur 12 kilomètres, avec des postes de surveillance et des capteurs électroniques. Son coût fut de 33 millions d’euros. Trois ans plus tard, le même processus commença à Ceuta, enclave similaire, pour un montant de 30 millions, partiellement financés par l’UE. Dans les deux cas, le but était de lutter contre l’immigration illégale et la contrebande. Le Maroc, qui revendique de longue date ces deux territoires, protesta contre de telles constructions. En 2005, plusieurs centaines d’immigrants tentèrent de franchir ces barrières : une vingtaine de personnes furent tuées sous le feu des gardes civils espagnols. Ces deux entités anachroniques allaient-elles constituer un ‘laboratoire’ pour le XXIe siècle ? (À suivre)
Renaud Denuit